Comment les Églises protestantes peuvent-elles participer aux efforts pour répondre à l'urgence des changements climatiques ? Une centaine de délégués de toute l'Europe a tenté de répondre à cette question lors de la 7e assemblée générale du Réseau environnemental chrétien européen (ECEN) - né après le rassemblement oecuménique de Graz en 1997 dans le cadre de la CEC, Conférence des Eglises européennes - qui se déroulait à Milan (Italie) du 25 au 28 septembre 2008. Chacun, à sa mesure, peut s'engager.

Dans une énorme maison de propriétaire terrien transformée par l'église catholique romaine en centre de conférence, des délégués des Eglises protestantes et orthodoxes discutent en anglais et en allemand, échangent des documents, regardent les panneaux affichés par les uns et les autres pour présenter leurs actions. Les délégations allemandes (EKD), britanniques (Réformés unis et anglicans), suédoises (luthériens) et italiennes (vaudois) sont les plus nombreuses. La plupart des pays de l'Est ainsi que la Russie sont représentés, les délégations de République tchèque et de Roumanie sont les plus nombreuses.

Des délégués catholiques sont aussi présents : les représentants des commissions environnement de la Conférence des évêques de Belgique, d'Autriche, de la Conférence des évêques européens, du diocèse de Milan. Pour la première fois, l'Eglise réformée de France (ERF) avait envoyé un délégué (jusque-là, elle avait été représentée par la Suisse) : un choix très remarqué aussi bien des organisateurs que des autres participants.

Les changements climatiques ont commencé

Dans son exposé, le climatologue Jean-Pascal van Ypselen de l'Université de Louvain La Neuve (Belgique), vice-président du GIEC (Groupe des experts pour le climat, « prix nobel » avec Al Gore) a souligné que la crise climatique avait commencé. En raison du retard pris dans les changements de politique, il sera impossible d'empêcher une augmentation d' 1° de la température du globe. L'augmentation pourrait atteindre 6,4°. L'objectif actuel de l'Union européenne est que l'augmentation de 2° ne soit pas dépassée. Des espèces animales ont commencé à disparaître (risque de 20 à 30% de disparition), les effets commencent à se faire sentir sur les migrations et sur la flore. L'augmentation des eaux prévue est de 18 à 59 centimètres. Un représentants du Conseil oecuménique des Eglises (COE) a rapporté l'interpellation d'un représentant de l'Eglise protestante des Îles Tuvalu dans le Pacifique lors d'un récent bureau de l'organisation : « Où allons-nous aller ? ». Des négociations ont commencé avec la Nouvelle-Zélande et l'Australie quant à l'accueil de ces « réfugiés climatiques ». Le GIEC avance la nécessité pour les pays du nord de baisser leurs émissions de 80 à 95% d'ici 2050 pour rester en dessous des 2°.

Les Eglises engagées dans les conférences internationales


Les conférences se succèdent pour arriver à un accord international après la conférence de Kyoto et celle de Bali en 2007. Celle de Copenhague fin 2009 doit aboutir à une nouvelle feuille de route internationale. Des conférences intermédiaires ont lieu : en juin dernier à Bonn, en décembre prochain à Poznan. Les Eglises protestantes et orthodoxes sont très actives. Le Conseil oecuménique des Eglises y est présent et participe au lobbying au côté des ONG. La présence des Eglises – très majoritairement protestantes – est loin d'être négligeable lors de tels sommets : 91 délégués d'Eglises lors du sommet de Bali, à comparer aux 200 personnes représentant les ONG. Dans une optique d'interpellation des Eglises et des opinions avant la Conférence de Poznan, l'Eglise de Suède organise à Tüvala les 28 et 29 novembre un sommet interreligieux ambitieux.

Les Eglises font une pression importante sur l'Union européenne.

Lors de la rencontre de Milan, les délégués des Eglises comme le représentant du Conseil Oecuménique des Eglises se sont retrouvés sur l'importance de voir l'Union européenne prendre le « leadership » international dans les négociations pour favoriser un accord ambitieux. L'objectif de l'Union européenne d'ici 2015 est de « 20% » : 20% de baisse des émissions de CO2, 20% de part d'énergie renouvelable dans la consommation totale, 20% d'augmentation de l'efficacité énergétique. Comme l'a souligné Gary Wilton, représentant de l'Eglise anglicane et de la CEC à Bruxelles, c'est un objectif modeste d'un point de vue scientifique mais ambitieux d'un point de vue de politiques « qui veulent être réélus lors des élections européennes du printemps » prochain. Il souligne l'importance que ce « paquet 20% » soit adopté avant les prochaines élections européennes car ensuite il y aura une nouvelle Commission européenne, un nouveau parlement et tout risque alors de prendre du retard. Des représentants des Eglises européennes et de la CEC font un travail de relation importante avec la commission et les élus au parlement. Chaque années les présidents du parlement européen, de la commission, et de la présidence européenne rencontrent les représentants des trois monothéismes. Lors de la dernière rencontre de mai 2008, le climat était un des points importants porté notamment par Jean-Arnold de Clermont pour la CEC. A partir d'octobre 2008 s'ouvre une série de négociations sur ce sujet entre la commission européenne et la société civile, dont les Eglises.


Les Eglises nationales peuvent participer à cette dynamique.

Le COE appelle les Eglises à rentrer en contact avec les réseaux associatifs nationaux sur le climat (le Réseau action climat en France). Les délégués de la rencontre de Milan ont repris dans l'appel final aux Eglises la proposition de Gary Wilton que les Eglises nationales interpellent « leurs » députés européens dans cette phase cruciale de négociations. De même, il a été évoqué la nécessité d'interpeller les candidats aux européennes sur ces questions (les dossiers de la Fédération protestante de France publiés lors de la présidentielle en France sont très complets sur le sujet et ont peu vieilli).

Agir localement

Mais les Eglises peuvent aussi agir directement, puisqu'elles sont aussi des producteurs de gaz carboniques ! L'appel final de la précédente assemblée-générale de l'ECEN à Flämslätt en Suède en 2006 soulignait la question de crédibilité des Eglises au niveau de leur gestion du quotidien et de leurs investissements et insistait sur le fait que c'est à ce niveau que se légitimait aussi leur discours public en faveur d'une nouvelle politique énergétique.

Les situations sont très disparates entre les Eglises. L'EKD (Allemagne), forte de plus de trente ans d'initiative en la matière, après avoir créé un très exigeant label « coq vert » (le coq qui orne les clochers), a développé avec l'aide d'une fondation privée un programme de « toits solaires » qui équipe désormais... un millier d'églises. L'Eglise d'Angleterre, comme celles de Suède, d'Ecosse ou de Finlandais viennent de lancer des ambitieux programmes de réduction de leurs émissions de Co2 avec des objectifs souvent supérieurs à ceux de leurs pays. Dans ces cas, les financements publics et ceux de fondations privées complètent très largement ceux des Eglises. La plupart des autres pays n'ont pas ce niveau d'investissement, mais les initiatives sont nombreuses : Une centaine de toits solaires en Roumanie ; la création de centres d'éducation à l'écologie en Italie, en République tchèque ou par l'Eglise réformée unie en Grande-Bretagne ; des documents produits par les uns et les autres (documents pédagogiques, de conseils pratiques aux Eglises, de liturgie ou de théologie) ; le développement de l'achat local pour la nourriture lors des grandes occasions de vie d'Eglise ; des réflexions sur l'utilisation du parc automobile avec des idées malignes (rembourser sur la base de la dépense automobile un pasteur qui prend son vélo plutôt que son auto). Le développement de système de « compensation » (en fonction des kilomètres parcourus en voiture ou en avion pour venir à une réunion, une somme est payée à un projet réduisant les émissions de CO2 – basiquement une plantation d'arbres – qui « compense » la pollution initiale ; un projet dans la région de Sibiu a pu se développer grâce à la compensation mise en place à l'assemblée-générale de Sibiu) ; le relais du « Temps pour la création » dans la plupart des pays, etc.

Des pistes pour agir en France

Face à toutes ces initiatives, pour quelqu'un qui vient d'une Eglise de France, le risque est de tomber dans la lamentation paralysante : « nous avons un tel retard... ». Face la question de nos bâtiments pour lesquels nous avons déjà du mal à assurer l'entretien minimum, si la question de leur gestion écologique s'ajoute, nous risquons de ne plus percevoir cette question que comme insoluble, trop lourde pour des épaules déjà bien chargées. Nous sommes menacés de nous enfermer dans la mauvaise conscience, la mauvaise image de nous-mêmes : radins, incapable de la moindre action, d'assumer nos responsabilités, etc. Lors de l'assemblée-générale, une fois passé quelques heures de découragement, je me suis demandé ce que je pouvais apprendre des personnes présentes : comment trouver une voie pour sortir de cette impasse ? Deux pistes ont particulièrement retenu mon attention : le redéploiement de l'Eglise réformée unie de Grande-Bretagne et le programme « éco-congrégations ».

L'Eglise réformée unie de Grande-Bretagne connaît une forte baisse de ses effectifs depuis plusieurs décennies. Certaines de ses communautés ne dépassent pas la dizaine de personnes. Cette Eglise possède de nombreux temples dont elle ne peut plus assurer l'entretien. Peter Southcombe, présent à l'assemblée générale, ancien chef d'entreprise, est chargé pour cette Eglise du « redéploiement ». Il tâche de construire avec les communautés locales de nouveaux projets qui font le lien entre action sociale, action environnementale, sens théologique et croissance de l'Eglise. Ces projets sont très divers : de petites communautés locales qui démarrent une action ressemblant à nos ventes de vêtements d'occasion ou à nos « vestiaires », à la création de structures de recyclage, en passant par des centres d'éducation à l'environnement. J'ai retenu principalement cette idée de sa présentation : faire des enjeux environnementaux une occasion de consolidation et de développement de nos Eglises et non pas un nouveau poids.

Le programme éco-congrégations

Deuxième piste : la démarche pas à pas du programme « Eco-congrégations ». Ce programme a été lancé en 1999 au Royaume-Unis conjointement par l'opération Noah (tendance anglicane) et A Rocha (anglicane low church/évangélique). Il s'agit d'un programme « pas à pas » qui permet aux Eglises de rentrer par de petits projets – matérialisé par des « modules » expliqués dans de petits livrets - dans une démarche de respect de la création. Le premier livret est un audit qui peut être réalisé simplement sans apport extérieur par les membres de l'Eglise sur la situation de l'Eglise dans son rapport à l'environnement dans le domaine liturgique et théologique, dans le domaine pratique, et dans l'action « pour la communauté locale » (le quartier, le village etc.). Une fois l'audit réalisé, il s'agit de mettre en place et valider avec le conseil d'Eglise un plan d'action très simple (« Nous avons un problème, nous avons la solution ») avec une action dans chacun des domaines (théologique, pratique, communautaire). Une fois ces actions réalisées, on peut passer à une nouvelle série de trois nouvelles actions etc. Au bout de deux ans, la communauté est invitée à refaire l'audit. Les premières actions peuvent être très simples : un culte pour la création, des jardinières de fleurs dans une cour goudronnée, l'accueil d'une réunion sur le climat avec une ONG locale... Petit à petit, la communauté peut rentrer dans des projets plus ambitieux. Les paroisses peuvent afficher – avec une plaque à la porte du temple ! - leur fierté d'être des « éco-congrégations » sans attendre d'avoir parcouru le long chemin qui mène à l'obtention du très exigeant « coq vert » allemand. Plus de 150 paroisses sont rentrées dans le processus en Angleterre et Pays de Galles, 180 en Ecosse. A Rocha pense à le développer en France.

Accepter d'être aidé par les Eglises en avance

Les échanges en petit groupes ont fait réaliser aux participants que les Eglises les plus avancées devaient aider les autres. L'appel final aux Eglises adopté lors de cette assemblée-générale appelle au développement de tels projets de jumelage qui pourraient être soutenus par ECEN. Quels projets ? Oeku, l'organisme spécialisé en environnement des Eglises suisses édite du matériel en français : livrets pour le temps pour la création ; traduction en cours (pour l'été 2009) de son classeur « actions pratiques matérielles » (des plus simples aux plus ambitieuses) ; traduction d'un livret pour l'énergie. Ce matériel a commencé a être repris en France. Les animateurs du programme Eco-congrégation proposent de mettre à disposition gratuitement leur matériel et autorisent à le traduire. Les commissions immobilières des Eglises françaises pourraient profiter des connaissances et des savoirs faire de leurs homologues européennes.

J'étais parti avec le sentiment de ne pas savoir « par quel bout prendre » la question de l'investissement de l'Eglise réformée de France sur cette question. J'ai l'impression que des pistes modestes mais durables s'ouvrent à nous. J'ai bon espoir que la question environnementale soit un complément énergétique pour la consolidation et la dynamique des paroisses locales, une occasion de travail en réseau entre paroisses, et non plus un nouveau sujet de soucis. Je serai heureux de pouvoir échanger sur cette question.

Stéphane Lavignotte,

délégué de l'Eglise réformée de France à l'AG de l'ECEN,

pasteur de la Mission populaire évangélique (Maison Verte, Paris 18e),

   - Un groupe bio-diversité a vu le jour lors de cette assemblée générale. Le travail sur l'eau entamé lors de l'AG de 2006 continue.
   - L'ensemble des délégués d'Eglises – comme les ONG – sont critiques avec l'usage des « bio-carburants » qui entrent sur les marchés en concurrence avec l'usage alimentaire des céréales et participent à la crise alimentaire actuelle.