Il y a cette tour gigantesque, issue du génie inégalé de l'habileté et de la prouesse humaine.

Certains n'hésitent pas à faire le parallèle avec toutes les " tours " dont nous sommes aujourd'hui environnées et que les habitants du monde entier utilisent à l'unisson pour communiquer d'un point à l'autre de la terre. « Tout le monde parlait la même langue et se servait des mêmes mots» (gen.11, 1 ). (1) Grâce à ces " tours ", et à internet, tous les habitants de la planète ou presque, sont reliés entre eux. Ils ne sont plus isolés ou « dispersés au travers de toute la terre » ( gen.11- 4 ), comme le redoutaient tant les bâtisseurs de Babel au dire du texte de la Genèse.

L'homme se réfugie dans cette ville appelée Babel et grâce à cette ville et à cette tour qui atteindra le ciel, il se fera un « nom ».

Certaines bibles disent maladroitement que l'homme veut se rendre célèbre. Il ne s'agit pas là de vedettariat ou de médiatisation, même si l'analogie peut nous sembler séduisante. Se faire un nom "par soi-même" telle est la volonté de cet homme : il n'a besoin de personne pour se faire un nom, sa notoriété il la crée lui-même et par lui même. Sûrement pouvons-nous parler d'orgueil, mais il y a bien plus que cela, il y une volonté farouche d'autonomie, d'indépendance, une volonté d'être -seul- maître au monde. A vouloir se faire un nom par lui-même, l'homme remet en cause la place qu'il devrait occuper dans la création.

Dans les textes de Création, c'est Dieu le Créateur et non pas l'homme. C'est Dieu qui nomme : « Il ( Dieu ) leur donna le " nom " d'êtres humains au jour même de leur création » ( Gen.5, 2 ). L'homme est un être humain parmi les autres espèces vivantes de la création. Il fait partie de la Création. Il n'est pas coupé de la Création et de son Créateur.

« Alors Caïn partit habiter loin de la présence du Seigneur,.... il se mit à construire une ville qu'il appela du nom de son fils Enock » ( Gen.4,16-17 )

Caïn engendre une ville qu'il appelle comme son fils aîné : Enock. Ce mot peut se traduire par " début " ou par " Commencement " ! (2) et (3) Le rédacteur de ces récits de Création a bien évidemment choisi intentionnellement d'utiliser ce terme-là ! L'homme pose manifestement un autre commencement, en contrepoint de celui de Dieu. Il s'érige comme créateur et l'œuvre de sa création, c'est la ville. (4) Puis, toujours dans le livre de la Genèse, vient le très célèbre récit de la ville de Babel. Un récit mythique s'il en est, comme on dit aujourd'hui !

Babel est emblématique de la création voulue par l'homme.

On peut se demander pourquoi le rédacteur de la Genèse a nommé cette ville « Babel » ? Ce mot vient du babylonien " Bab-ilani " qui veut dire « porte de Dieu » (3). Tout le monde sait l'importance d'une porte. Elle permet de faire entrer ou de faire sortir qui on veut ! Les exclus, les pestiférés, les condamnés ( les crucifiés sous les Romains ) sont tous mis à l'extérieur des murs (5), mis à la porte de la ville ! Dieu n'est pas le bienvenu au sein de cette ville de Babel qui entend se hisser elle-même au rang des cieux.

Dans la Bible, l'œuvre de création de Dieu, c'est d'abord d'avoir créé l'homme à son image, et de l'avoir placé au cœur de sa création. Et si Dieu a créé l'homme à son image, ce n'est pas pour ne voir qu'une seule tête, et avoir affaire à des individus tous conformes. Ce n'est pas non plus pour que l'homme s'arroge et se bâtisse des attributs divins d'éternité, de toute puissance, et de gloire, ....c'est d'abord et avant tout pour que l'homme soit son vis à vis et que chaque homme soit son vis à vis.

Babel est un monde fermé, claquemuré, où l'homme se mire dans son rêve de gloire, d'éternité et de toute puissance, où tous les hommes sont conformes, indifférenciés et utilisent le même langage et les mêmes mots.

Le problème c'est que « si les hommes commencent ainsi, rien désormais ne les empêchera de réaliser tout ce qu'ils projettent » (Gen.11, 6) Et c'est là où ce texte prend de nouveau une couleur extrêmement contemporaine.

Pour la première fois, depuis que l'humanité existe, l'homme tient sa destinée entre ses mains. Il n'a jamais été aussi proche de son rêve de toute puissance.

Mais le monde qu'il a créé met en péril l'humanité entière. L'homme contemporain a créé non pas un monde ouvert, de diversité et de liberté, mais un monde clos de nécessité absolue : soit il abandonne la poursuite de cette construction périlleuse, soit il meurt. A vouloir ignorer sa place dans la création, l'homme s'est enfermé tout seul dans cette situation absurde : toucher le ciel et la mort en même temps.

Il agit tel un insensé nous dit Qohelet qui en connaît un rayon sur la sagesse et la vanité et qui ne nous parle qu'une seule fois du Créateur pour nous dire simplement : « Souviens-toi de ton créateur » ( Eccl.XII, 1)

Dans tout le chapitre sur la mort et sur la fin qui arrive, Qohelet glisse subrepticement des notes d'espoir : « le chant du passereau » et surtout « l'amandier (=le veilleur) qui fleurit » (signe de printemps) ( Eccl. XII, 4-5 ) (6)

Au cœur même de toutes les nécessités, et de toutes les œuvres vaines que tu t'es fabriquées sous le soleil, quelqu'Un veille.

Je sais que les paroles de Qohelet ne sont pas recevables par nos contemporains (car venant d'un sage ?). Sûrement nous expliquera-t-on que la Création a été mal faite. Dieu, si Il est vraiment Dieu aurait dû prévoir notre délire et notre folie et les arrêter à temps. Mais en tout cela nous continuons de nous faire un Dieu à "notre" image ! Nous avons toujours la fâcheuse habitude d'inverser les rôles ! Dieu a bien prévu la folie et la méchanceté de l'homme. Il a même provoqué le Déluge pour arrêter tout cela nous dit-on ! Mais ensuite, Dieu se repent d'avoir voulu anéantir l'humanité et renonce à ce projet. Il passe avec l'homme une Alliance irrévocable et universelle. Dieu a définitivement misé sur un homme libre, certes capable du pire, et nous le voyons en particulier aujourd'hui, mais aussi capable d'aimer. Le coeur de la Thora, puis de l' Évangile c'est l'amour de Dieu, - aussi en tant que Créateur- et c'est l'amour du prochain -aussi en tant que créature de Dieu-. Sans liberté, cet amour entre l'homme, son Dieu et les autres hommes n'existerait pas. Cette Création-là est indissociable de la liberté et de l'amour. C'est le contraire même de Babel.

La Vraie Création c'est le Nouveau qui est conçu dans la liberté de l'amour.

Cependant, la liberté est un chemin difficile et exigeant. L´homme au travers de toute son histoire a toujours préféré les chemins de Babel, ceux de l'enfer-mement et de la nécessité, il n'a de cesse de tourner le dos aux dons merveilleux que nous a légués notre Créateur.

Saurons-nous, un jour, comme Quohelet nous y invite, nous souvenir de notre Créateur ?
Là et là seulement sont les chemins d'un avenir possible et d'une vrai liberté.

Christian MOREAU, Hambourg le 16 juillet 2009, texte écrit à partir de l'œuvre de Jacques Ellul.

(1) Tour = nom utilisé pour désigner le " computer " ( cf : " l'ordinateur dernière tour de Babel " de Jean Coulardeau )

(2) " Au Commencement " = Genèse ( Ce sont les premiers mots de la Bible )

(3) Tiré d'une conférence tenue en 1984 par Jacques Ellul sur le livre de l' Apocalypse de Jean

(4) cf: " Sans feu ni lieu " de Jacques Ellul.

(5) « C'est pourquoi Jésus est mort en dehors de la ville....nous cherchons la cité qui est à venir» ( Hébr. 13, 12-14 )

(6) cf: " La Raison d'être " de Jacques Ellul.