Adam et Eve vivent paisiblement dans le jardin d’Eden,

aux cotés de leur Dieu, jusqu’au moment où ils cèdent au discours du Serpent. N’ayez crainte leur dit-il ; «vous ne mourrez pas, vos yeux s’ouvriront, vous "serez comme Dieu" vous connaîtrez le bien et le mal » Le serpent ne ment pas vraiment, il "trompe" Adam et Eve. Ce qui est relativement différent. Il les détourne de leur Dieu, il ouvre leurs yeux en attisant leur convoitise. Les yeux d’Adam et d’Eve s’ouvrent en effet et " ils virent qu’ils étaient nus". Quelque chose de leur condition originelle avait changé.

Ils ouvrent les yeux sur une nouvelle "perception" de leur réalité, à savoir leur nudité. Dans ce texte, la nudité n’a rien de choquant ou de condamnable, mais il nous est dit que c’est en "voyant" leur nudité qu’Adam et Eve sont troublés au point de se confectionner des pagnes dont ils n’auraient jamais eu besoin avant, et ils se cachent loin de l’Eternel, leur Dieu.

" Qui t’a révélé que tu étais nu ? " demande Dieu à Adam.

D’où provient ce trouble, cette crainte, cette honte de la nudité. Elle ne provient précisément pas de Dieu, cela n’est en rien la conséquence d’une quelconque condamnation de la nudité par Dieu.

Et pourtant, le message biblique est clair, céder à la convoitise - en particulier à celle de vouloir être un jour à l’égal de Dieu- conduit tout droit à une nudité honteuse et infâmante pour l’homme et pour la femme.

Dans la bible, les pagnes que se sont faits Adam et Eve ne sont pas là pour voiler pudiquement le sexe d’Adam et d’Eve. Ces images nous viennent probablement d’une certaine pudibonderie moralisatrice, mais aussi et surtout de notre propension à vouloir toujours tout ramener, à la fameuse et inévitable tentation sexuelle, même si cela n’a, en l’occurrence absolument rien à voir !

Ce que nous dit ce texte, c’est qu’une créature qui entend vivre sans son créateur ou contre son créateur sera "en butte" à sa propre nudité, à son propre manque, à sa propre finitude.

Outrepasser la barrière de ce qui nous est interdit, enfreindre l’ordre posé par le créateur, c’est se retrouver seul aux prises avec sa nudité. Certains considèreront que c’est justement cela faire preuve de courage et de maturité et qu’il en va de la liberté et de l’autonomie de l’homme. L’homme qui se reconnaît à travers son Créateur prendra cela pour de la folie, car pour lui, l’homme qui se coupe de son Dieu (ce qu’on appelle le péché originel) est –au sens biblique- un insensé, il se prive du sens qui lui est donné par la Création et son Créateur.

Refuser l’ordre de la Création, c’est s’aventurer dans des défis qui nous dépassent.

Ainsi en est-il de notre récente et brève aventure technique. Nous "voyons" bien aujourd’hui que les choses sont mal engagées. En peu d’années, nous avons changé d’univers. Pour la première fois depuis le début de l’existence de l’humanité, nous ne vivons plus au sein d’un monde où nous serions en présence de la nature, de la vie, de l’écologie….même si tout cela existe encore aujourd’hui bien heureusement, mais nous sommes désormais en présence de la technique qui a tout remplacé et balayé sur son passage. Tous les actes de ma vie sont désormais régis par des codes techniques. Aucune de nos moindres activités personnelles et sociales ne se fait sans la technique. Le monde de la "nature" est un monde qui est considéré comme un étant-là ou comme venant d’une création externe. Le monde de la "technique" lui, est un monde purement artificiel que nous avons nous-mêmes créé. Cela n’a rien de regrettable en soi, mais encore faudrait-il reconnaître que ce monde nous sert uniquement de pagne. Il nous sert à cacher notre nudité, notre finitude et à ne pas prendre au sérieux l’ordre de la Création.

L’ennui, c’est que nous nous remettons corps et âme à ce nouvel univers que nous avons édifié et dont nous "voyons" tous les jours, et pas seulement à la télévision, la grandeur, la puissance, la perfection, en un mot, la magnificence, tel un bel arbre portant des fruits agréables à regarder, désirables et utiles à manger…..

Bien sûr, nous n’imaginons pas un seul instant que nous puissions être piégés par l’attirance et la séduction qu’opère sur nous l’ordre imposé par la technique.

Nous considérons d’abord l’aspect utilitaire. A nos yeux, il s’agit avant tout d’outils dont l’utilisation est parfaitement neutre et qui dépendent uniquement de l’usage qu’on en fait.

Malheureusement tout cela relève d’une croyance aveugle identique à celle que dénonçait Marx en son temps quand il parlait d’opium du peuple. A la suite de Marx, les mythes renfermés dans la Bible et vieux de vingt à trente siècles ont été vaillamment combattus. Mais les mythes contemporains, ceux qui nous concernent aujourd’hui sont invisibles ou difficiles à détecter à nos yeux.

Le propre du mythe ou de la religion, c’est d’apparaître comme une évidence aux yeux de celui ou de celle qui y croit, dans le contexte et dans la société dans laquelle il vit.

Pourfendre les mythes et les religions du passé n’a pas grand sens ni intérêt si cela ne nous sert pas à nous attaquer à ceux qui nous font vivre aujourd’hui. Il n’est pas exagéré de considérer que vénérer le progrès et la croissance économique remplit actuellement le même rôle que l’opium du peuple dont nous parlait Marx !

L’homme nouveau -l’homo technicus- est sous l’effet d’un puissant anesthésiant et soporifique qui l’empêche de voir tout autre solution à la crise qui ne soit justement une solution technique ! La Création est tout au plus un avatar qui ne le concerne plus.

Et c’est là où nous pouvons en effet parler de grave défaite spirituelle.

Ce type de défaite nous est prédit tout au long de la Bible. Se détourner de Dieu, se détourner du Créateur, adorer des idoles, que ce soit en Egypte, à Babylone ou à New York nous expose à vivre sur des terres d’esclavage, de déportation, d’oppression, de fatalité…. Le fils de Noé et sa descendance en ont fait la dure expérience.

De fait, pourquoi après avoir vu la nudité de son père, Cham est-il voué à l’esclavage ? Nous sommes donc au tout début du redémarrage de notre histoire humaine, puisque seul Noé et sa famille, et tous les animaux de l’Arche sont sauvés des eaux. Dieu établit son Alliance avec Noé, il lui confie la Terre et « Noé commença à cultiver le sol et planta de la vigne. Il but du vin, s’enivra et se déshabilla complètement au milieu de sa tente ». Il s’agit de la toute première scène de l’activité de Noé, suite à la bénédiction de Dieu ; cette scène a de quoi nous surprendre et nous interroger ! Notre célèbre ancêtre a bien mal commencé notre aventure ! Nous aurions pu penser que Noé, reconnu comme juste devant Dieu, béni par Lui, mis à la tête de la Création ne sombrerait pas immédiatement dans l’ivresse et l’exhibition ! Car l’image qui est utilisée ici est parfaitement claire ; Noé est ivre et il se met nu.

Cette fois-ci, c’est Cham qui "voit" la nudité de son père et il « le rapporte à ses frères, dehors ». Les deux frères vont à reculons, pour ne pas voir la nudité de leur père et le recouvrent de "son manteau". Tout cela peut nous paraître anecdotique, mais c’est au fond, ce qu’il nous faut essayer de comprendre au plus près si nous voulons vraiment savoir pourquoi Cham et sa descendance tombent ensuite dans l’esclavage. Car tel est l’enseignement majeur de ce passage. Il ne faut pas oublier qu’aux dires du texte « c’est à partir de ces trois fils de Noé que toute la terre fut peuplée » !

Cham et sa descendance subissent le « malheur » de l’esclavage, mais nous nous tromperions lourdement si nous disions que ce malheur est tombé du Ciel,

Visiblement, l’auteur a choisi d’utiliser une scène et des mots particulièrement crus, bien ancrés dans notre réalité corporelle. Rien de tel pour nous sentir nous-mêmes directement concernés.

Les propos de Yahvé sont d’un tout autre ordre : « Tant que la terre durera, semailles et moissons, été et hiver, jour et nuit ne cesseront jamais »... Il n’y a plus aucune menace dans l’air, mais il y a malgré tout un constat très pénible à entendre : « Désormais, je renonce à maudire le sol à cause de l’homme. C’est vrai, dès sa jeunesse, l’homme n’a au cœur que de mauvais penchants ». Cette parole est annonciatrice de la mauvaise aventure de Noé qui nous est dépeint sans complaisance. Généralement tout le monde considère que Noé a effectivement failli, il a chuté, mais sans que nous sachions sur quoi il a réellement buté.

Comprenons cette ivresse, non pas comme uniquement due à l’alcool, mais comme provoquée par le "fruit" de sa récolte. Noé est dans l’ivresse de ce qu’il a lui-même produit. En bon protestant, nous pourrions dire qu’il s’agit là du "fruit de ses oeuvres".

D’ailleurs ne s’agit-il pas de la première vigne qui existât sur la terre nous dit la Bible ? Et la vigne n’a-t-elle pas une haute signification symbolique dans toute la Bible ?

Cette fois-ci, la nudité est concomitante à l’ivresse. L’ivresse elle, est liée à l’action, aux réalisations, à l’œuvre de Noé. Il y a tout lieu de penser que nous sommes face à une sérieuse mise en garde ou à une sérieuse alerte et que cela concerne le fruit de nos œuvres humaines. Si nous simplifions la situation : Noé s’enivre du fruit de sa vigne, il s’enivre de l’œuvre qu’il accomplit et il se retrouve complètement nu. Autrement dit, l’œuvre de Noé, surtout celle-là, n’est pas faite pour servir ses ambitions, pour l’enivrer. Car si tel est le cas, il se retrouve nu, départi de son manteau. Noé n’a pas à s’enivrer des œuvres qu’il réalise aussi louables, légitimes, ou extraordinaires soient-elles.

Ces œuvres lui ont été confiées par son Créateur, et c’est ce manteau-là dont Noé est vêtu. Si il le quitte inconsciemment ou pas, il est nu, il n’est plus le sujet de Dieu, c’est cela la gravité de la situation.

Cham a vu la nudité de son père, et il en parle à ces deux frères. Trouve-t-il cela normal ? S’en amuse-t-il ? Nul ne le sait vraiment, mais son ivresse terminée, Noé annonce « Canaan (fils de Cham) est honni, Yahvé l’Elohim de Sem est béni ». Il me semble qu’on ne peut pas mieux rapprocher en aussi peu de mots ces deux situations. L’une qui œuvre sous les auspices d’Elohim (nom commun de Dieu dans la Bible), et l’autre qui est seule, nue, vouée au malheur. Il faut toujours se souvenir que le Dieu dont nous parle la Bible, c’est Celui qui libère son peuple de l’esclavage et c’est bien le même que Celui de Sem !

Si Cham méconnaît Celui qui préside à l’œuvre de son père, il se retrouve aux prises avec l’esclavage.

Ce texte serait donc là pour nous avertir des risques qui pèsent sur nous. Nous encourons l’esclavage (et aussi nos enfants ?), non pas pour avoir créé la technique, mais pour nous être confiés corps et âmes à elle.

Le Dieu de la Bible nous enjoint de devenir ses sujets, d’accepter de nous vêtir d’un manteau qui sera bien le gage de son Alliance avec nous et pour nous.

Contrairement au dieu providentiel, Dieu n’intervient pas comme un magicien, extérieurement à l’homme. Il n’intervient pas non plus sans le concours de l’Homme.

La seule assurance que nous ayons, c’est que Son Alliance est véridique, irrévocable et éternelle. La deuxième Alliance s’est faite par le sang de son Fils et cela ne nous suffirait pas ?

Tant que nous considèrerons que cette Alliance ne nous concerne pas, nous vivrons à l’abri des Mythes ou des Dieux que nous nous sommes forgés et dont nous acceptons même d’être les esclaves.

Et tant que ce sera le cas, même la crise écologique sera au service de ces croyances. Cette crise écologique renforcera même leur crédibilité, car seule la Technique apparaîtra comme capable de nous sortir de là.


Christian Moreau –Pâques 2010- Besançon

PS : je ne peux que recommander de lire « les nouveaux possédés » de Jacques Ellul.