Quand nous lisons la Bible, il faut être très prudent dès lors que nous voyageons dans le temps ou au-delà du temps. Si il s’agit de "notre" temps, nous savons à quoi nous en tenir. Si par contre nous nous laissons embarquer dans l’intemporalité, nous sommes dans l’inconnu le plus total. Les Egyptiens, en toute sagesse, ne se sont jamais risqués à représenter le zéro et l’infini, y compris comme objets mathématiques.

Comment pourrions-nous en effet, nous représenter le néant ou l’éternité ?

Ces notions ne nous sont pas accessibles, nous pouvons tout juste manipuler quelques objets métaphysiques, philosophiques ou mathématiques que nous nous sommes donnés.

Deuxième difficulté, dans la Bible ce qu’on appelle les temps derniers ou plutôt les temps eschatologiques ne fonctionne pas comme le temps historique. Une de leurs particularités que nous avons toujours beaucoup de mal à nous représenter, c’est que

Ces temps-là ne fuient pas loin de nous mais ils viennent à nous.

Et cela change considérablement la perception que nous avons de notre propre réalité et de notre propre histoire. Ces temps-là interfèrent avec notre propre temps présent et les deux temps s’entrechoquent. Ces temps-là s’avancent vers nous et ils chargent notre temps historique d’un avenir à la fois discernable et immanquable.

Ils nous indiquent le but et la conclusion de notre histoire
et c’est aussi en vérité, ce vers quoi nous tendons sans en avoir nécessairement conscience.

Tout le reste fuit et se consume en pure perte nous dit l’Apocalypse de Jean à l’image de la grande, de la belle, de la séduisante, de la si puissante Babylone qui sombre sous les yeux éplorés et hébétés des "marchands" de la terre, des "rois" de la terre et de tous leurs "marins et navigateurs". (Ap.18)

« Alors, je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre ont disparu et la mer n’est plus » (Ap. 21,1). C’est à peu près tout ce que nous savons de la nouvelle terre ! Aussi bien dans la Genèse que dans l’Apocalypse, il ne nous est pas fait une description réaliste et figurative de l’habitat humain et de son environnement !

Pour autant, Jean dans sa vision, nous annonce bel et bien que la première terre a disparu et que la mer n’est plus.

Mais pourquoi donc, la mer ne serait-elle plus ? La "mer" a, dans toute le Bible, une signification très particulière. Au moment du déluge, c’est elle qui supprime toute vie de la terre en dehors des rescapés de l’Arche. Moïse, le grand libérateur, a un nom qui signifie littéralement sauvé des eaux. Le peuple hébreu qui s’enfuit d’Egypte est poursuivi par l’armée de pharaon, mais il traverse la mer à pied sec : « Moïse étendit la main sur la mer, et Yahvé refoula la mer toute la nuit il la mit à sec et toutes les eaux se fendirent. » (Ex.14,21) Aussi ne serons-nous pas surpris de ce que la mer représente dans la pensée juive. Elle est l’image d’un lieu où résident les monstres marins tel le Léviathan –ou le grand serpent- qui symbolise les forces du mal, le monde obscur.

« En ce jour, l'Éternel frappera de sa dure, grande et forte épée Le Léviathan, serpent fuyant, Le Léviathan, serpent tortueux ; et Il tuera le monstre qui est dans la mer. »

Ce texte du prophète Esaïe (Es.27,1) date de sept siècles avant Jésus-Christ. Il faut, bien sûr, souligner que le serpent est de la même lignée que le Léviathan, et quand le texte de l’Apocalypse de Jean dit que la mer n’est plus, cela veut dire que ces puissances ont été définitivement vaincues et que la représentation même du "lieu" où résident symboliquement ces forces n’est plus. Le serpent fuyant et tortueux, notre ennemi mortel, celui d’Adam et Eve est terrassé. "Ce jour" où dans notre histoire, l’Eternel a sévi, est reconnu par les Chrétiens comme le jour où Il s’est donné à nous en Jésus-Christ. D’où l’"Apocalypse de Jésus-Christ", le sens caché de la vie, de la mort et de la résurrection de Celui qui s’est fait serviteur, notre ami jusqu’à la mort et pour toujours.

Au même titre que la mer, l’ancienne terre a disparu. Mais par contre, il y a là l’annonce d’une "nouvelle création", celle d’une "nouvelle terre".

Que devons-nous comprendre ? Cette annonce n’est-elle pas aussi acrobatique que celle de l’Apocalypse toute entière ? Ne nous conduit-elle pas à l’utopie la plus complète ? Et si nous nous appuyons sur cette annonce, ne prenons-nous pas le risque d’être indifférents au sort de l’ancienne terre ? Sur ce point, nous pouvons répondre catégoriquement "non" ! Pourquoi ? Et bien tout simplement en rappelant l’énorme influence, le formidable impact qu’a exercé la Réforme sur toute la société européenne en s’attachant à proclamer tout simplement mais Dieu sait avec quel zèle et quelle fermeté la gratuité absolue de la grâce !

La gratuité de la grâce n’est-elle pas en apparence cent fois plus démobilisatrice que l’annonce d’une nouvelle terre ?

Cette annonce est d’abord et avant tout une annonce à nous-mêmes, vivant ici et maintenant. Si création il y a eu, telle que nous la décrit la Genèse, pourquoi n’y aurait-il pas, à l’image de Pâque une création nouvelle où "nous" serions nous-mêmes totalement renouvelés ? Le nouvel homme dont nous parle Paul est désormais comparable à un homme qui ne vit plus séparé de son Dieu et qui est enfin délivré de son asservissement au mal. D’ailleurs, pour Paul, le nouvel Adam, c’est Jésus-Christ : Il est Celui qui nous ouvre le passage. Il est la proue de ce "pauvre navire" dans ce poème écrit par Charles Péguy :

« Notre Père qui êtes aux cieux…Ces trois ou quatre mots qui s’avancent comme un bel éperon devant un pauvre navire, et qui fendent le flot de ma colère et quand l’éperon est passé, le navire passe et toute la flotte derrière. Mon fils a bien su s’y prendre Pour lier les bras de ma justice et pour délier les bras de ma miséricorde»( Le Mystère des Saints Innocents de Charles Péguy)

Arriver au bon port est une chose. Cependant, nous ne devons pas nous faire d’illusions, nous dit encore une fois Paul ; aujourd’hui, le mal règne en maître :

« Aujourd’hui, la Création entière gémit et souffre les douleurs de l’enfantement. Et pas seulement elle mais nous aussi » (Rom. 8,22-23)

Il est inutile d’insister sur tous les drames en particulier écologiques qui minent aujourd’hui notre terre. Mais par ces quelques lignes, Paul situe les souffrances et le mal que subit aujourd’hui la création dans une perspective très précise, celle de l’enfantement ! Paul nous dit que toutes ces souffrances ne sont pas vaines et il reprend à son compte les paroles de Jésus : « Lorsqu’une femme accouche, elle éprouve de la tristesse parce que son heure de souffrance est arrivée, mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus de la douleur à cause de sa joie d’avoir mis un enfant au monde » (Jn. 16, 21). Et si Jésus nous parle ainsi, c’est pour nous signifier le sens de sa propre souffrance. Aussi impensable cela soit-il, le créateur lui-même n’est pas indifférent à notre sort et Il souffre avec nous comme à la Croix.

En Jésus-Christ, Dieu manifeste (révèle) sa solidarité indéfectible à cette création souffrante et par la résurrection de Jésus-Christ, Il manifeste (révèle) le relèvement de cette même création.

Ce qui nous est caché c’est comment d’un corps endolori, d’un corps souffrant peut naître une vie totalement et absolument neuve ! Comment d’un grain qui meurt en terre peut naître un épi avec de nouveaux grains, dix fois, vingt fois, en abondance ? Et ce mystère, nous l’avons sous les yeux. N’a-t-il pas fait dire à tant de générations tout leur émerveillement devant ce qu’on a appelé jusqu’ici le miracle de la vie ! Pour autant, se pose encore et toujours la question des causes, de l’origine de la souffrance et du mal.

Au risque de choquer, je dirai que tout le mouvement de la bible va en sens inverse : Tout est tourné vers ce qui vient !

Nous avons à nous battre contre ces forces et ces puissances, parce qu’Il vient : « Oui, Je viens bientôt » (Ap. 21,20) nous est-il dit dans le tout dernier message de la Bible, « Voici, Je fais toute chose nouvelle » (Ap. 21,5) nous annonce-t-il quelques versets auparavant. Comment mieux nous signifier, la proximité, l’imminence, l’urgence de la venue de ce nouveau ?

Ce nouveau-là, est véritablement en mesure de produire réellement du neuf. Mais là encore ne nous y trompons pas, ce nouveau ne sera pas l’œuvre d’une ascension toute puissante, irrésistible et triomphante. Absolument pas ! Elle n’a rien à voir avec celle des marchands, des rois et de tous leurs marins et navigateurs. Tout cela est définitivement révolu. Tout cela c’est l’ancienne terre, c’est l’histoire ancienne : « Une histoire contée par un idiot, pleine de bruit et de fureur et qui ne veut rien dire ». Macbeth de William Shakespeare.

Et ce nouveau commence d’abord par nous exhorter :
« Moi, je reprends et je châtie tous ceux que j’aime. Aie donc du zèle et repens-toi » (Ap. 3, 19)

La nouvelle terre, c’est celle du défi de l’amour envers et contre tout ; il n’y en a pas d’autre ! L’apocalypse est un formidable message d’Espérance auquel nous devons nous amarrer fermement, envers et contre tout, sinon jamais nous n’incarnerons cette nouvelle terre qui vient.

Oui, la vie sur terre est aujourd’hui gravement menacée mais la vie nouvelle, tel un flot d’eaux vives toujours et encore jaillissant, toujours et encore renaissant ne nous fera plus jamais défaut :

« Oui, je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je mangerai avec lui et lui avec moi » (Ap. 3, 20)


Christian Moreau Besançon le 30 Mai 2010


PS : pour tous ceux qui voudraient aller plus loin, vous pouvez lire : "L'Apocalypse, architecture en mouvement" de Jacques Ellul (1975)