L’ANTI-CRÉATION EXISTE : JOB L’A RENCONTRÉE
Par christian le lundi 9 août 2010, 21:31 - Théologie - Lien permanent
Job raillé par sa femme
Georges de la Tour (1593-1652)
En ces temps de menaces écologiques planétaires, sur lesquelles tant et tant
de discours sont aujourd’hui tenus, comment le livre de Job peut-il nous aider
à y voir clair et à regarder la situation en face ? Cela ne saute pas
immédiatement aux yeux, et pour cause. Le livre de job est en effet,
essentiellement constitué de « discours ». Tous ces discours sont échangés
entre Job et ses trois amis auxquels se joint ensuite un autre ami plus jeune
et plus enthousiaste. Ils essaient tous de persuader Job de ses torts et de sa
mauvaise conduite envers Dieu. Il y a aussi un autre discours qui apparaît à la
fin du livre : c’est celui de Dieu qui, étonnamment, interroge Job au lieu
de répondre à toutes ses questions existentielles.
En l’occurrence, c’est le Dieu Créateur qui est ici mis en
scène.
Et curieusement, Job s’arrête de discourir, il se tait : « Par
ouï-dire j’avais entendu parler de toi, mais à présent, mon œil t’a vu »
nous dit-il (Job 42, 5). On pense généralement que Job ne rétorque plus rien
car il est écrasé par la toute-puissance de Dieu. Mais en fait, l’auteur veut
nous emmener beaucoup plus loin que cela.
Job « a vu la réalité sans voile » et Job est
mystérieusement libéré de l’oppression écrasante dans laquelle il vivait et de
la prison où il était enfermé.
A la lecture de ce livre, ce qui marque les esprits, c’est d’abord le
dispositif littéraire. Le prologue et l’épilogue de ce texte sont en prose et,
pratiquement tout le reste est en vers. Le début et la fin n’ont pas pour
autant été collés là par hasard. Il est vrai que pour nos esprits cartésiens,
parler de ce qui se passe au ciel, entre Dieu, Satan, les Anges et les Fils de
Dieu… cela nous fait passablement sourire !
Je crois au contraire, que l’auteur a volontairement introduit une
intrigue d’ordre métaphysique : d’où viennent l’angoisse, le malheur, la
souffrance, la détresse… ?
D’aucuns pourraient dire qu’il s’agit là d’un mauvais conte. Pour sûr, perdre
d’un coup tous ses biens, sa famille, tomber malade, sombrer au fond du trou…à
cause de ceux qui nous gouvernent d’en haut, cela ressemble plutôt à un conte
pour enfants. Il s’agirait même sûrement d’un conte de type oriental comportant
à n’en pas douter une fin féerique et extraordinaire.
Le livre de Job « joue », me semble-t-il, sur ce balancement entre
fiction et réalité vécue.
Nous percevons cet enchevêtrement lorsque par exemple, Satan est présenté comme
celui qui provoque les souffrances de Job alors que Job lui, accuse Dieu d’être
l’auteur du malheur qu’il subit injustement. Tous ses amis eux, se rangent du
« bon côté » ; celui de "Dieu". Mais, nous verrons plus tard que le
dieu des amis est un « dieu fabriqué » : un « dieu
mondain » ! L’articulation entre divinité et humanité se fait bien
évidemment au travers de la dimension religieuse. Il nous est dit que Job
sacrifie à son Dieu, y compris pour le compte de ses enfants, au cas où ceux-ci
se seraient détournés de Dieu, et peut-être même auraient maudit Dieu. Job est
un homme profondément pieux, extrêmement soucieux de sa descendance. Mais c’est
d’abord sur la question de la justice et de l’injustice que repose toute cette
histoire : Job suit les chemins de la Loi et il conteste l’injustice dont
lui et les siens sont victimes.
Job est « au cœur de la tempête ».
Il est touché par de grands malheurs et il est personnellement rongé par le mal
au point de maudire sa propre naissance et sa propre existence. Ce qui révolte
Job, c’est d’être victime de Dieu bien qu’il soit resté en tout parfaitement
juste et fidèle à ce Dieu. Job nous dit : « Dieu m’a enfermé comme
derrière un mur » (Job 3,23), cependant, il clame envers et contre tout,
envers et contre tous ses " bons " amis : « Je sais bien, moi, que
j’ai un défenseur vivant » (Job 19,25).
Aussi Job instruit-il Dieu en procès. Il le somme de
répondre.
Cela pourrait nous sembler blasphématoire, et bien –non-, Job nous le verrons
plus tard est justifié et il est même amené à intercéder pour que -grâce à lui-
ses amis contradicteurs ne soient « pas traités selon leur folie » !
Nous voyons là que ce livre est parfaitement déroutant et déconcertant. Dieu
est accusé par Job d’être responsable de son malheur, et Dieu reconnaît la
« justice » de Job et Il fait même de lui un intercesseur pour ses
amis. Faut-il en déduire que Dieu reconnaît sa responsabilité et assume une
toute puissance parfaitement arbitraire ? Si telle est l’explication du
livre, elle n’a que peu d’intérêt et l’intrigue n’aurait même plus lieu
d’être. ! Il est donc tout à fait intéressant de constater que ce Dieu-là
accepte, reconnaît et justifie la démarche de Job à son encontre ! Comme
le dit Dieu à la fin du livre à Elifaz : « Je t’en veux ainsi qu’à
tes deux amis. Contrairement à mon serviteur Job, vous n’avez pas dit la vérité
sur moi » (Job 42, 7). Le Dieu dont on nous parle, écoute et tient compte
de la plainte de Job. Le mot "plainte" est à prendre ici dans les deux sens du
terme. Il y a donc le Dieu absolument transcendant qui devise au ciel avec ses
associés, et il y a le Dieu qui s’immisce dans l’aventure de Job en dialoguant
pied à pied avec lui.
Dieu ne traite pas Job du haut de sa toute puissance, il accorde du
crédit à sa parole. Cependant, Il dénie tous ceux qui le récupèrent (1) et Il
atteste que seul Job a dit la vérité sur Lui !
Arrêtons-nous un instant sur ce Dieu-là : nous pouvons assez facilement je
le crois, reconnaître le Dieu biblique, en particulier Celui qui envoie ses
prophètes au devant du monde. Il s’agit bien de ce Dieu qui accorde de
l’importance à sa créature, qui prend au sérieux ses requêtes et sa situation
temporelle. Ce Dieu, non seulement n’esquive pas l’homme qui s’oppose à Lui
mais Il ne refuse pas le procès qui Lui est fait. Bien plus, c’est ainsi que ce
Dieu-là se révèle à lui. Ce Dieu-là ne lui parle pas du ciel, Il lui parle de
"là"où il vit. Il faut aussi souligner la déchéance objective de Job. Job a
tout perdu, il vit parmi les immondices, il est devenu le rebut de tous ses
congénères, y compris de sa femme. Et, c’est bien à cet homme déchu et
tourmenté que Dieu s’adresse et se dévoile ! Là encore, il ne faut pas
voir dans les questions que Dieu pose à Job une manifestation ironique de Sa
toute puissance.
Toi le petit Job comment vas-tu affronter le colossal hippopotame et le
féroce crocodile ?
Non, là n’est pas la vraie question posée à Job. Ces textes ont, me semble-t-il
une autre portée, portée qui n’apparaîtra qu’après le dénouement final.
Relevons que Dieu répond à Job par une question, et cela aussi est
caractéristique du Dieu biblique, mais ne pensons pas aussitôt que ce Dieu
agirait tel un Sphinx, bien au contraire.
Ce Dieu-là nous pousse à entendre avec d’autres oreilles, à voir avec
d’autres yeux, à réfléchir avec une intelligence renouvelée, voilà le sens des
questions posées à job.
Le livre de Job nous marque par la gravité et la noirceur du tableau. La
condition de Job est implacable, telle la mort, et aucun propos de ses amis
n’apaise la révolte et la souffrance de Job. Tous les échanges entre amis ont
une portée philosophique et métaphysique digne de bien des auteurs antiques. Si
bien qu’ils sont entrés en quelque sorte dans notre patrimoine culturel et
universel. Mais, pour autant, devons-nous scinder ce livre en deux et ne
conserver que la partie "moderne" : celle qui tente de trouver une réponse
existentielle au drame de Job, celle qui tente de trouver une réponse
existentielle à notre condition humaine d’hier et d’aujourd’hui ? S’il en
est ainsi, n’attendons pas de ce texte qu’il nous donne "la" réponse inédite ou
extra lucide à toutes les questions existentielles qui y sont posées, car
ce livre, comme toute la Bible d’ailleurs, met radicalement en question
toutes les réponses du " monde "!
Pourquoi la réponse de Dieu en forme de questions n’apparaît-elle qu’à la
fin du livre comme détachée du reste ? Qu’est-ce qui a provoqué le
revirement de la situation de Job ? Pourquoi le dénouement est-il aussi
succinct et féerique ? L’auteur du livre aurait-il brillamment philosophé
sur la condition humaine et se serait-il contenté de banales considérations
tirées de la culture religieuse juive ? Au contraire, ne pouvons-nous pas
comprendre le livre comme un « tout » sciemment et volontairement
construit et parfaitement fidèle à la tradition juive ? Ce livre ne
fait-il pas partie à part entière de la Bible hébraïque et
chrétienne ?
Ainsi, les monstres réputés imprenables que sont Béhémot (L’Hippopotame) et
Léviathan (Le Crocodile) (2) n’apparaissent-ils pas tout au long de la
Bible ? Ne sont-ils pas des "réalités redoutables et effroyables" qui
hantent notre monde ? Il ne s’agit pas ici de réalités purement
spirituelles, comme nous voudrions nous en convaincre par couardise ! Ces
terribles bêtes de chair et de sang ravagent notre monde, notre terre, notre
humanité. Ce sont des puissances terriblement oppressantes, des puissances à
l’état pur, des puissances destructrices de la Création et qui sont
concrètement à l’œuvre sur notre terre. Béhémot s’apparente à la Bête dont nous
parle l’Apocalypse de Jean mais aussi le Livre de Daniel par exemple, et le
Léviathan s’apparente au Serpent ou au Dragon que nous retrouvons du début à la
fin de la Bible. Si ces bêtes sont aussi bien décrites dans le livre de Job,
c’est très certainement pour "ouvrir les yeux" de Job et sûrement aussi les
nôtres et c’est afin de nous montrer quelle est la force et quelle est la
menace que représentent ces bêtes. Dès lors, la question que Dieu pose à Job
n’est pas une question destinée à lui faire peur. "Alors, mon ami, te sens-tu
apte à défier et à affronter des forces aussi redoutables ?"
Comment serions-nous prêts à lutter contre ce qui est capable de nous
engloutir, de nous anéantir ? « Il défie du regard les plus grands
adversaires » (Job 41, 26) « On est plein d’illusions en espérant le
vaincre, rien qu’en l’apercevant, on tombe à la renverse » (Job
41,1)
Si nous sommes incapables de voir en face les forces qui nous menacent, comment
pourrions-nous les combattre ? Comment ce combat ne serait-il pas inégal
et comment ne serait-il pas hors de notre portée ? Mais le Dieu de Job
n’est-il pas un Dieu de Promesse et d’Alliance qui agit concrètement, là où
nous sommes et qui propose inlassablement d’être aux côtés de sa
créature ? Toutes ces terribles forces sont dévoilées à Job :
« Voici Béhémot, -Voici Léviathan- que j’ai créé
avec toi » (Job 40,15), « Moi seul son Créateur, Je le tiens en
respect » (Job 40,19).
C’est Dieu lui-même qui montre Béhémot et Léviathan à Job ; là est
la réponse décisive de Dieu.
Mais, rappelons-nous que ces Bêtes sont le fruit de "notre" adoration !
« Tout le monde se mit à adorer le Dragon parce qu’il avait donné son
pouvoir à la Bête. Ils adorèrent également la Bête en disant : Qui est
semblable à la Bête ? Qui peut combattre contre elle ? » (Ap. 13,4).
Ces deux "Bêtes" ont un pouvoir et une force inouïs, mais ce pouvoir et cette
force, Elles les tiennent de "nous". Nous construisons nous-mêmes "notre"
destin : mais tant que ce destin repose sur cette adoration aveugle, nous
restons pris au piège de Béhémot et de Léviathan. Dès l’instant où Job
« voit » les forces redoutables qui menacent et détruisent la
Création, il est délivré de son enfermement et de sa prison. Il n’est plus
l’aveugle qu’il était et il sait qui est son Défenseur (3).
Job devient l’intercesseur de ses amis.
La Grâce divine et créatrice s’exercera par son
intermédiaire.
Là est la responsabilité dernière de Job et c’est aussi la
nôtre
pour que vive la Création ! (4)
à Françoise
Christian Moreau le 31 Juillet 2010 Beaulieu sous
Parthenay
(1) Méfions-nous des formules comme " Dieu est écologiste " !
(2) N’a-t-on pas dit à juste titre que ces monstres ressemblent –pour ce qui
concerne le livre de Job- à des animaux vivant en Egypte, le pays par
excellence de l’oppression et des forces hostiles à la libération du peuple
hébreu -dans le livre de l'Exode-.
(3) Ainsi en est-il pour les premiers chrétiens à la vue de Celui qui avait été
crucifié, (et qui nous fait justice !) « Alors, leurs yeux
s’ouvrirent et ils le reconnurent ; mais Il disparut de devant
eux. Ils dirent l’un à l’autre : "mais nos cœurs ne brûlaient-ils
pas alors que nous étions en route avec Lui, et qu’Il nous expliquait les
écritures".» (Luc 24, 31-32)
(4) « Afin de ne pas faire de vous une charogne »
(Job 42, 8 -bible de Chouraqui-)