Avant d’interroger le texte pour examiner si une telle lecture s’impose, je voudrais d’abord souligner la compréhension très particulière de la foi chrétienne que cette lecture peut induire. Il me semble en effet que, compris ainsi, ce récit fait de Jésus le parfait représentant de notre monde de production et de consommation. Quelles sont en effet les valeurs que porte le prodige que beaucoup veulent absolument découvrir dans cet épisode, sinon celles de notre société de surabondance ? Le monde technicien dans lequel nous vivons n’est-il pas celui qui a rendu non seulement possible mais tout à fait quotidien le « prodige » dit de la multiplication des pains ? Chaque jour en effet, non seulement du pain, mais encore de la nourriture ainsi que des objets de toutes sortes sont produits en quantité industrielle, dans le but non pas seulement de nourrir, mais encore de combler, saturer, gaver des populations jamais rassasiées et auxquelles on fait miroiter jour après jour d’autres nourritures, d’autres objets produits aussi vite qu’ils sont consommés, puis délaissés en attendant les suivants.

Sur ce plan, d’ailleurs, notre société technicienne et consumériste n’à rien à envier au prétendu « prodige » évangélique. On peut même dire que le geste extraordinaire attribué à Jésus n’est qu’un

pâle reflet de ce que la technique permet aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, dans un cas comme dans

l’autre, l’idée sous-jacente c’est que nourrir consiste à assouvir la faim, à combler le manque. Ne vivons-nous pas, nous croyants occidentaux, au coeur même de cette logique ? Ne profitons-nous pas, jour après jour, des prodiges de la technique sans que cela nous interroge outre mesure sur la finalité de ces phénomènes ? Notre confiance aveugle en la puissance de la science ne ressemble-t-elle pas à s’y méprendre à cette foi naïve que beaucoup mettent dans les aptitudes de Jésus à faire des choses prodigieuses ? Dans un cas comme dans l’autre, ce qui travaille en sourdine est bien l’idée qu’un Dieu Tout-puissant pour les uns, ou le progrès scientifique et les usines de production qui n’en sont que le prolongement, pour les autres, vont résoudre tous les problèmes par le comblement du manque.

Certes beaucoup dénoncent le fait que cette abondance ne profite pas à tout le monde ! Alors, pour certains croyants, le prodige de la multiplication des pains doit s’accompagner du miracle du partage. « Multiplier les pains » ce sera faire, faire en sorte que tout le monde en profite un peu. Il s’agira de partager les ressources. Le récit de la multiplication des pains symbolisera alors le partage, la nécessité d’agir, de faire quelque chose pour les foules affamées. La logique compassionnelle complètera alors la logique productiviste sans véritablement changer de registre. Entre le « prodige » et le « partage », la différence n’est en effet pas très importante : ne s’agit-il pas toujours de multiplier les pains — plus largement les « biens de consommation » — pour qu’il n’en manque à personne.

Peut-être alors faut-il s’interroger sur le lien étroit qui unit notre société technicienne (où il s’agit de produire toujours plus) et la logique compassionnelle (où il s’agit d’aider — un peu — les autres). Jouir sans entrave d’un côté, donner une part de notre superflu à ceux qui n’ont rien, de l’autre. Les logiques semblent aux antipodes et pourtant la première se nourrit de la seconde : la solidarité telle qu’elle est encouragée par exemple dans les médias lors des grandes catastrophes, ne consiste-t-elle pas, en donnant un peu de ce que nous avons en trop et qui donc ne nous manquera pas, de nous permettre de continuer à profiter pleinement de notre trop plein, une fois ôtée la gène qu’occasionne un sentiment de culpabilité plus ou moins important ?

La « multiplication des pains » : éloge du prodige ou éloge du partage de notre superflu ? L’alternative n’est qu’apparente : l’un — le prodige consistant à produire l’excès de biens — est aujourd’hui devenu la face inversée de l’autre — le partage de ce même excès — c’est-à-dire d’une invitation à produire, à combler voire à saturer le manque. Et si le texte évangélique traçait une autre voie ?

Écoutons maintenant le texte, au plus près de ce qu’il dit, et plus précisément trois détails qui peuvent nous en indiquer une compréhension renouvelée :

Premier détail, Jésus parle et guérit avant de donner de la nourriture. Plus précisément Jésus commence par la Parole. Il parle. Tout simplement. Pas de prodige pour séduire la foule. Pas de geste extraordinaire pour capter l’attention. D’abord la Parole. Simplement cela. Prononcer des mots, faire circuler au milieu des hommes la Parole. Parler sans choisir l’auditoire mais s’adresser à chacun. Annoncer que personne ne vit seulement de pain, que chacun a faim et soif de paroles.

Peut-être le récit veut-il nous faire comprendre que nous sommes d’abord nourris par des mots, par le murmure de paroles qui parviennent à percer les murailles qui enferment nos existences. Des mots, rien d’autre que cela pour dire à la foule des anonymes que chacun est connu, reconnu, aimé. Des mots pour signifier à celui qui ne sait plus où il en est, que quelqu’un est venu vers lui, qu’il vient à sa rencontre, qu’il le cherche. Des mots qui jamais ne contraignent, mais qui insistent comme une prière, comme une requête sans cesse renouvelée. En lieu et place du « prodige » ou de la « technique », il y a d’abord simplement la parole de Jésus qui espère que s’ouvrent le coeur et l’intelligence. Une parole qui peut nourrir, mais aussi guérir les corps et les coeurs blessés.

Second détail : à aucun moment Jésus ne multiplie les pains. Le mot « multiplication » n’est d’ailleurs jamais employé dans le récit… sauf dans les titres de nos bibles ! C’est la bénédiction, littéralement la « bonne parole » (en grec : eulogia) qui nourrit en abondance. Dit autrement, Jésus ne fait pas de miracle, au sens d’un prodige surnaturel ou technologique. Il bénit simplement le pain, c’est-à-dire il le fait entrer dans le langage. Il donne du sens, un sens positif à l’activité de transformation qui a consisté à fabriquer ces quelques morceaux de pains. Il faudrait appeler ce récit : « la bénédiction des pains ».

C’est peut-être, le sens perdu de l’ancien benedicite que l’on prononçait sur le pain avant de le manger, comme pour dire qu’il ne s’agit pas seulement de se remplir le ventre mais de recevoir, avec la nourriture, une parole venue d’ailleurs et qui est, elle aussi, vraie nourriture.

Car il est bien vrai que cinq pains et deux poissons, ce n’est pas grand-chose pour nourrir cinq mille personnes. Mais c’est la « bénédiction » de ce peu qui fait la différence. C’est de ce « peu » que nous avons reçu, qui a été transformé du fait même de le recevoir et non pas de le produire nous-mêmes, que l’essentiel peut advenir. Non pas, je le répète, comme la production de quelque chose qui viendrait de nous, mais comme quelque chose qui est donné, parfois à notre insu, même si cela peut passer par nous. Quelque chose qui a du sens, qui a été vivifié par une parole de bénédiction. C’est ce que raconte le signe des pains. Le miracle des cinq pains et des deux poissons contre le prodige de l’abondance magique. Le miracle de la bénédiction contre la magie du prodige. Le presque rien qui nourrit contre l’abondance qui ne laisse plus de place. Rien de spectaculaire. Pas de prodige. Pas de production industrielle. Un repas comme les autres avec cinq pains et deux poissons à manger. La bénédiction coutumière qui ouvre le repas juif. Et puis le peu qui circule, par les mains des disciples, et qui nourrit.

Troisième détail: tout n’est pas consommé à la fin du récit. On emporte douze corbeilles. Il reste des paniers pleins : tout n’a pas été consommé parce que le but n’était pas de se gaver mais de se nourrir. Tous sont rassasiés, mais aucun n’est gavé ! Jésus, dans le récit, ne multiplie pas les pains et les poissons pour en rassasier la foule. Il distribue simplement le manque, le presque rien, le dérisoire et c’est ce dérisoire qui nourrit. Et c’est de ce manque, de ce dérisoire, de ce presque rien que naît l’abondance, mais une abondance qui ne sature pas, qui ne gave pas, dont on laisse des restes offerts aux autres, non comme superflu mais comme partage du peu qui nous a été donné au départ mais qui était capable de nourrir la multitude. C’est le miracle du service du presque rien contre le prodige de l’abondance, le miracle du don secret contre le prodige du pouvoir. Et c’est bien pourquoi, n’en déplaise aux prédicateurs naïfs, ce récit biblique n’est pas l’ancêtre de nos fameux repas « partagés » ou « tiré des sacs ». Ces derniers en effet, qu’on y prenne bien garde, sont un produit direct de notre société de consommation : chacun en effet prend beaucoup plus que ce dont il a besoin pour être certain de pouvoir partager sans se priver. Le contraire même de ce que dit notre récit ! Ce qui reste ici n’est pas ce qui a été apporté en trop. Ce n’est pas non plus ce qui a été produit prodigieusement par la puissance d’un surhomme. Cela vient d’ailleurs. Comme un pur don. Ce qui reste est alors ce que les disciples recueillent comme ne venant pas d’eux-mêmes mais à quoi ils ont laissé de la place en ne retenant pas le peu qu’ils avaient au départ.

Jésus dit en somme à ses disciples — mais peuvent-ils le comprendre, pouvons-nous le comprendre ? — : ce que je vous remets entre les mains, ce que je vous demande de distribuer ce n’est pas l’abondance, c’est le dérisoire, le presque rien. C’est cela votre service et c’est cela qui sera nourriture, en abondance. Cinq pains et deux poissons : Jésus invite les disciples à ne pas se tromper de service, à ne pas faire de l’Évangile un contre-Évangile, à ne pas défigurer les signes qu’il pose en prodiges aveuglants. Voilà, dit-il, ce que je vous remets entre les mains : cinq pains et deux poissons.

Voilà ce que l’Évangile nous dit à travers ce récit étrange. Il nous dit à chacun : je ne t’ai pas remis beaucoup force et de courage, toi qui es souvent abattu ou résigné, mais ce presque rien de force et de courage, ce dérisoire d’espérance qui est là en toi, ne le retiens pas, laisse-le s’échapper, offre-le aux autres comme la seule chose qu’il te reste. Et ce sera leur nourriture.

Ami qui m’écoutes, au fond de toi, ne repose pas beaucoup de foi, toi qui souvent perds confiance, toi dont l’espérance est semblable à une petite flamme prête à s’éteindre au moindre souffle. Et pourtant, ce presque rien de foi, ce dérisoire de confiance qui gît dans ton existence, ne le garde pas pour toi, offre-le aux autres comme la seule chose que tu puisses donner. Et ce sera leur nourriture.

Et alors, d’avoir donné ce dont tu manques, il te restera l’abondance comme douze paniers pleins que tu récolteras. D’avoir laissé s’échapper ce que tu n’as presque pas, tu recueilleras quelque chose qui ne vient pas de toi et qui sera bénédiction.

N’est-ce pas ce que la Sainte Cène signifie : recevoir un tout petit morceau de pain entre les mains, presque rien, et donner un même morceau, c’est-à-dire encore presque rien, à celui qui est à côté de moi. Signe de Celui qui nous rejoint dans le murmure et non dans le prodige, dans le secret et non dans la puissance de la technique, dans la parole et non dans l’évidence, dans le manque et non dans le plein, Signe de notre service, le service du presque rien.

Car voilà le véritable miracle de l’Evangile : il arrive parfois que de donner ce dont nous sommes presque dépourvu, cela soit pour d’autres une nourriture qui fasse vivre.