Je remercie Francis Weill que je connais dans le cadre des amitiés judéo-chrétiennes, car il m’a précisément fait l’amitié de me remettre le texte de la conférence qu’il a prononcée lors de son intronisation à l’Académie des Sciences, des Belles Lettres et des Arts de Franche Comté en janvier 2002 :


L’écologie dans la Bible hébraïque et les traditions juive et judéo-chrétienne.

1) Principes de lecture de la Bible hébraïque
2) Les écrits hébraïques et le règne animal

Incidence des lois toraïques sur la préservation des espèces
Les produits de la mer
Les produits génétiquement modifiés
Encore des considérations éthiques

3) La terre et le règne végétal

La terre
Les végétaux
--L’homme jardinier de la nature dans le cadre de l’Alliance
--Pas de mélange
Les arbres

4) Première conclusion
5) Seconde conclusion : la tradition dite judéo-chrétienne et l’écologie



Ce texte est, me semble-t-il, essentiel à tous ceux pour qui
cette parole n’est pas morte, aujourd’hui dans ce XXIème siècle si peu respectueux de l’écologie.

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Monsieur le président, Monsieur le secrétaire perpétuel, Mesdames et Messieurs,


Permettez-moi d’abord de vous remercier, ainsi que mes parrains, le regretté chanoine Thiébaut et mon cher Richard Moreau, de m’avoir convié à siéger dans votre assemblée et de me donner l’occasion de m’y exprimer. Pourquoi ce sujet ? Peut-être parce qu’il se trouve au point de convergence de la vingtaine de livres que j’ai publiés : le dernier est théologique, les premiers ont été consacrés à l’imagerie médicale, et en particulier à l’échographie. Or si l’on s’accorde à reconnaître à John Wild, un chercheur anglo-américain, la qualité de père de cette discipline médicale, son origine réelle se trouve dans la Bible. En effet, dans sa langue originale si souvent trahie par les traducteurs il est écrit, à propos des Hébreux assemblés au pied de la montagne du Sinaï : le peuple vit les bruits. Voir avec des ondes sonores, c’est justement utiliser l’échographie. Voici pour la Bible, mais l’écologie ? Elle n’est pas absente de mes autres ouvrages, guides de randonnée ou livres de photographies montagnardes. Voilà ce que je pourrais vous dire.

En fait, ce sujet est né de la lecture d’un article que m’a montré un jour notre collègue Richard Moreau, article où des écologistes chargeaient le livre de la Genèse de tous les maux actuellement endurés par la nature.


Avant de lire avec vous ces versets jugés accusateurs, je voudrais souligner que cette lecture peut se faire de façon théologiquement neutre : les références à Dieu créateur peuvent s’inscrire dans une foi ; mais l’athée peut participer à la lecture de ce texte antique, pour y chercher, avec les autres lecteurs, un message éthique et philosophique où s’ancre profondément l’humanisme universel.

En exergue : Ps 104/ Ps 89

Voici donc une première lecture, celle des versets de la création du monde biologique :

Gen 1=20-31 : que les eaux fourmillent d’une multitude animale vivante, que des oiseaux volent…Dieu créa les cétacés énormes et tous les êtres animés qui se meuvent dans les eaux … puis tout ce qui vole…Dieu les bénit en disant : croissez et multipliez, perou ou evou…cinquième jour. Dieu dit : que la terre produise des êtres animés selon leurs espèces…D. forma les bêtes sauvages selon leurs espèces… D. dit : faisons l’Homme à notre image, à notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, enfin sur toute la terre et sur tous les êtres qui s’y meuvent… Mâle et femelle furent créés à la fois. D. les bénit en leur disant : croissez et multipliez. Remplissez la terre et soumettez-la ; commandez aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, et à tous les animaux qui se meuvent sur la terre. D. ajouta : or je vous accorde tout herbage portant graine sur toute la face de la terre, et tout arbre portant des fruits qui deviendront arbres par le développement du germe, il deviendront votre nourriture. Sixième jour ( traduction dite du grand rabbinat).
En passant nous pouvons relever que le projet divin d’alimentation humaine est initialement purement végétal. La cuisine carnivore, qui s’inscrit dans la violence, est pour plus tard.


1- Principes de lecture de la Bible hébraïque


La lecture brute de ce récit de la Création, d’ailleurs répété après le déluge (Gn 9=2-3) est souvent interprétée comme un encouragement donné à la consommation des ressources naturelles, et par là même, in fine, à une surconsommation sans frein, jusqu’à épuisement éventuel de la nature.
La Bible est ainsi considérée comme dénuée de tout souci écologique, voire comme un texte encourageant le mépris de l’écologie. Nous avons déjà vu que les textes donnés en exergue (Ps 104 et 89) démentent cette façon de voir. Mais de toute façon, dans la tradition sapientiale juive, la lecture brute n’est qu’une lecture partielle. La vraie lecture des textes bibliques doit s’effectuer selon plusieurs plans superposés. Nous n’envisagerons ici que trois d’entre eux. Le premier est l’analyse du mot hébreu original. En effet, comme pour d’autres langues sémitiques, les milliers de composants du vocabulaire sont issus de 600 racines seulement. Chaque racine possède ainsi, sinon plusieurs sens, au moins plusieurs orientations sémantiques. Il est ainsi possible d’enrichir l’expression en creusant du mot vers la racine. Le plan d’analyse suivant est une lecture horizontale élargie, faisant appel à toutes les connotations rencontrées dans l’ensemble des composants du texte biblique, des cinq livres de Moïse aux Prophètes aux Hagiographes ou aux livres historiques. Ces textes sont considérés non seulement comme articulés ensemble, s’appuyant l’un sur l’autre, mais aussi comme une seule phrase immense dont les mots peuvent être associés, engrénés, ou découpés à partir de la matrice initiale de lettres. Cette matrice en effet, telle qu’elle apparaît sur les parchemins originaux, comme ceux découverts à Qmran, ou simplement transmis depuis 2500 ans par la tradition des scribes, ne possèdent que quelques voyelles et ne connaissent que de rares espaces blancs, sans ponctuation réellement suivie. Le troisième plan d’analyse procède d’une lecture verticale, s’appuyant sur les commentaires rabbiniques, qu’il s’agisse de l’abondant corpus du Talmud ou d’autres commentaires. Au contraire, ne retenir que quelques mots d’une phrase expose à en méconnaître le sens. Nous allons donc procéder à une nouvelle lecture de ces versets bibliques accusés de former le socle d’une l’anti-écologie, en nous intéressant au règne animal d’abord, puis à la terre nourricière et au règne végétal, sans pouvoir aspirer à être exhaustifs. L’écologie est une manifestation de respect envers la nature. Elle relève donc non seulement de la science, mais aussi de l’éthique : celle des relations de l’homme avec les êtres vivants. Le conflit actuel entre les écologistes et les chasseurs d’oiseaux migrateurs est, au moins pour une part, un conflit éthique entre ceux qui respectent la vie et ceux qui distribuent la mort.


2 - Les écrits hébraïques et le règne animal


Que l’homme domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et les animaux… Dans cette phrase, le mot-clef est le verbe dominer. Le mot hébreu est IARED ; le sens de sa racine est aussi descendre. Si l’homme avec sa puissance descend sur l’animal, il le domine en pesant sur lui ; mais s’il descend vers l’animal, il peut aussi se mettre à son niveau ; ainsi peut-il être amené à le considérer comme son prochain. Or le respect et l’amour des animaux constituent le fondement d’une écologie éthique. Il existe justement plusieurs textes plaidant en faveur de cette interprétation des rapports de l’homme avec le règne animal. Les voici : "Ta justice est comme les montagnes puissantes, Tes arrêts sont comme l’immense abîme ; aux hommes et aux animaux tu es secourable, Eternel" (Ps 36=7). Ainsi l’animal est-il, face à Dieu, mis sur le même plan que l’homme. "Je ferai un pacte avec les animaux en leur faveur" (Os 2=20). Et : considérés en eux-mêmes les hommes sont comme les animaux ; "car telle est la destinée des fils d’Adam, telle est la destinée des animaux. Leur condition est la même, la mort des uns est comme la mort des autres ; un même souffle les anime ; la supériorité de l’homme sur les animaux est nulle, car tout est vanité …Qui peut savoir si l’esprit des fils d’Adam monte en haut, tandis que le souffle des animaux descend vers la terre ?" (Eccl 3=19-20). Ces textes réjouiraient sans doute Mme Brigitte Bardot, de même que le suivant : "le juste a le souci du bien-être de ses bêtes ; les entrailles du méchant ne connaissent pas la pitié" (Pr 12=10). Incidemment, la Loi juive, la Tora, prescrit par exemple de ne pas prendre son propre petit déjeuner avant d’avoir nourri ses bêtes, et de ne pas museler le bœuf qui prête son énergie motrice à la meule à grains. Elle impose aussi de relever l’âne écrasé de surcharge et tombé à terre même si c’est celui de son ennemi (Ex 23=5 ; Dt 22=4). Voici une dernière citation : Les sages du Talmud nous disent : éviter de faire souffrir les animaux dont les facultés intellectuelles sont modestes est une loi biblique ( B.Chab 128b).

L’objectivité impose malheureusement de ne pas passer sous silence le culte sacrificiel, qui était exclusivement pratiqué au Temple de Jérusalem. S’il ne pouvait, par son usage géographiquement limité, avoir d’influence sur l’équilibre écologique, il est difficile à comprendre et à admettre pour un homme contemporain. Il a été critiqué par les prophètes d’Israël dès le 8è siècle avant notre ère, et s’est éteint à jamais avec la destruction du Temple de Jérusalem en 70.


Incidence des lois toraïques sur la préservation des espèces


La consommation de viande n’était pas prévue dans les versets initiaux cités plus haut. Elle a été autorisée pour satisfaire les instincts terrestres de l’homme, mais sous plusieurs réserves. Ainsi se limite-t-elle à quelques espèces seulement ; seules sont licites celles qui ruminent et dont le sabot est fendu. Les bovins et les ovins sont donc autorisés, mais pas le porc ou le sanglier (Lév 11=1-7 ; Dt 14=4-6). Ces dispositions restrictives réduisent de façon considérable le risque d’extinction des espèces par surconsommation. Ensuite, en hommage au caractère sacré du sang considéré comme principe de vie, la viande n’est permise que débarrassée de son sang ; cette disposition fait partie des lois noahides (Gn 9=4-5) destinées à l’humanité entière et non seulement aux Juifs. La lecture des Actes des Apôtres (15=20) nous enseigne que c’est le commandement le plus longtemps observé par les communautés de premiers Chrétiens en marche vers l’autonomie par rapport aux communautés juives et aux lois mosaïques. Nous apprenons en effet dans les Actes que l’interdiction de la consommation du sang entrait dans l’accord d’observance minimaliste adopté par le concile de Jérusalem ; il s’agit, chacun s’en souvient, de l’assemblée de l’église primitive, qui était plus une secte juive qu’une église nouvelle, et de ses missionnaires. En 51 ce concile se trouva confronté au problème de l’enseignement de la Tora aux païens nouvellement convertis. L’interdiction de la consommation du sang fut communiquée comme une instruction impérative aux missionnaires et à leurs nouveaux disciples (Actes 15=20), suscitant d’ailleurs l’indignation de Paul de Tarse et initiant, avec le problème de la circoncision, un conflit entre Pierre et Paul, Pierre étant conservateur.. Pour être débarrassée de son sang, la viande doit provenir d’un animal abattu de façon rituelle, c’est à dire à qui on a tranché d’un côté les vaisseaux du cou à l’aide d’une lame effilée, ce qui permet l’écoulement d’une grande partie de la masse sanguine. La viande est alors dite « cachère ». Cette méthode d’abattage est parfois considérée comme cruelle. En fait l’arrêt du courant de sang oxygéné vers le cerveau et l’hypotension hémorragique concomitante entraînent rapidement, c’est une expérience générale en médecine, perte de conscience et coma terminal. L’interdiction de la consommation d’animaux qui ne seraient pas abattus de cette façon interdit évidemment de manger les produits de la chasse. La chasse n’apparaît dans les récits bibliques qu’avant la Révélation du Sinaï et les interdits qu’elle formule ; ces références concernent Nemrod et surtout Esaü : ce dernier fut dépossédé de son droit d’aînesse par son frère Jacob pendant son absence à la chasse (Gen 27=3). Quand, dans l’étonnante histoire de la tromperie de Jacob, mensonge évident mais soutenu par D., puisque le midrach nous apprend qu’un ange soutenait Jacob tremblant de peur, la substitution par Rivkah (Rebecca) d’un chevreau au gibier attendu d’Esaü signifie l’abandon de la nourriture par la chasse pour une nourriture apportée par l’élevage (Gn. 27 =1-9) Les dispositions rituelles concernant l’alimentation signifient donc l’interdiction de la chasse à visée alimentaire, et limitent la consommation de chair à la viande issue de l’élevage : c’est là une disposition légale très favorable à la protection des espèces animales se déplaçant sur terre ou dans les airs. Le psaume 1 (v.1) dit : heureux celui qui ne se tient pas dans la voie des pécheurs. Selon le Talmud, cette voie des pécheurs est celle de la chasse et des combats d’animaux . Dans une société juive observante le massacre des bisons d’Amérique du Nord eut été impossible, de même que celui des oiseaux migrateurs, massacre qui a ses défenseurs dans notre pays et dans tant d’autres régions du monde.


Les produits de la mer


D’autres lois religieuses concernent la consommation des animaux aquatiques. S’il n’est pas prévu pour eux de mode particulier de mise à mort, seules certaines espèces sont autorisées : ce sont celles possédant à la fois des écailles et des nageoires (Lév 11=9-12 ). Sont ainsi interdites, par exemple, les anguilles, les lottes, les murènes, les raies , les cétacés : pas question de chasse à la baleine ; les crustacés et les fruits de mer sont également interdits : la Bible hébraïque se confirme ainsi très soucieuse de protection animale : souvenons-nous de la disparition progressive des civelles ou de bien des espèces de fruits de mer. Une autre disposition toraïque doit être prise en compte : c’est l’interdiction absolue de travailler le Samedi (Chabat en hébreu) ; elle rappelle la fin de la Création au soir du 6è jour ; elle est formulée avec quelque détail dans le quatrième commandement (Ex 20=8). Des équipages juifs observants interrompraient la pêche industrielle le samedi ; un septième de pêche en moins, et près d’1/7è de pollution par les moteurs. Mais, au delà du particulier, il y a les principes généraux : ‘’croissez et multipliez’’ dit le texte créatif. Une société qui reçoit l’ordre de croître et multiplier ne peut faire sienne une perspective de décroissance et de réduction : le sang versé par hubrys, la déraison par excès de la culture grecque, la chasse extensive, l’utilisation de filets dérivants, la pèche des espèces menacées, l’extinction des baleines, tout cela entre dans la transgression et non dans l’accomplissement des principes bibliques fondamentaux. Attenter à l’équilibre de la création de D. c’est attenter à D.


Les produits génétiquement modifiés


La protection du patrimoine animal relève encore d’autres dispositions légales, et en particulier de celles interdisant les mélanges d’espèces. Le récit de l’Arche de Noé reflète ce souci : fais-toi, ordonne Dieu à Noé, une arche en bois de gofer ; tu distribueras cette arche en cellules (Gn 6=14). Il n’est donc pas question d’un éventuel mélange d’espèces. Les espèces confiées initialement à Adam doivent être respectées dans leur individualité ; ceci concerne l’élevage et les tentatives d’hybridation, aussi bien que les modifications génétiques chez l’animal. L’ISR (Israël) antique connaissait le mulet ; son élevage était en principe une transgression et il fallut aménager des lois spéciales pour faire une entorse isolée au principe de non hybridation. Le même souci d’éviter les mélanges débouche sur un souci éthique : il est interdit d’unir sous un joug de labour deux espèces différentes comme un cheval et un bœuf (Dt 22=10). Le fait même de mettre en scène l’entrée des animaux dans l’arche signifie que selon le Bibliste toute la création animale est mise sous la protection et la responsabilité de l’homme , ce qui est une forme beaucoup plus sympathique de sa domination. Le corpus des lois bibliques correspond à un projet de société, au sens universel : la sagesse juive appelle un ordre universel opposé au laisser-aller menaçant de l’entropie naturelle. C’est, m‘objectera-t-on peut – être, le reflet du credo créationniste. Pas du tout, puisque la tradition talmudique accepte l’idée d’une Création avant la Création, c’est-à-dire d’essais créationnels successifs. Le concept d’évolution n’est pas étranger à la tradition sapientiale juive.


Encore des considérations éthiques


Nous avons déjà cité des textes éthiques illustrant le souci du Bibliste de protéger les animaux de la violence humaine. Nous avions aussi cité une loi Noahide. En voici une autre : tout ce qui vit, tout ce qui se meut, Je le livre à votre nourriture (c’était avant les restrictions des lois Mosaïques). __Toutefois aucune créature, tant que son sang la maintiendra en vie, vous n’en mangerez (Gn 9=4)__ Or que font ceux qui plongent le homard vivant dans l’eau bouillante, ou qui grillent, à la japonaise, des poissons vivants ? Nous avons déjà mentionné l’institution du repos hebdomadaire, le Chabat. Il est, dans le quatrième commandement (Ex 20=8) expressément étendu aux animaux domestiques. Un animal égaré doit être remis à son propriétaire (Ex23=4). Il est interdit d’abattre une vache, une chèvre ou une brebis le même jour que son petit (Lév 22=28). Celui qui s’empare d’une couvée est tenu de laisser s’envoler la mère (Dt 26=6,7) ; cette prescription exprime à la fois un souci éthique et celui de préserver l’espèce. Malgré l’interdiction de travailler, il est ordonné de nourrir ses animaux le Chabat (le Samedi) (B.Chab 128a).

Bilam, le prophète chargé par son roi de maudire Israël chemine sur son ânesse ; cette dernière se met à parler ; c’est à elle que Dieu inspire des propos de sagesse et non pas à son maître (Nb 22=28). Mais cette ânesse mourut dès le lendemain car, nous dit-on, il ne convient pas qu’un animal devienne un objet d’admiration (qui pourrait tourner à l’idolâtrie). Selon un récit talmudique (Jér Kil 9=7), le grand Sage Judah Hanassi vit un jour un veau qu’on amenait à l’abattoir. le veau tourna ses yeux pleins de larmes vers lui. Judah lui dit : hélas, c’est le sort qui t’est destiné. Dès lors il souffrit pendant treize ans d’une rage de dents qui ne s’apaisa que le jour où il eut une attitude secourable à l’égard de la chatte et des chatons de sa fille. Ce récit talmudique, comme les versets bibliques cités plus haut ont tous la même signification : celle d’un grand respect pour les animaux, base première des soucis écologiques. Le prophète Osée (Os 2=20) dit en proclamant la parole divine : "je ferai un pacte en leur faveur avec les animaux des champs, avec les oiseaux du ciel et avec les reptiles de la terre" : la protection animale fait donc bien partie, dans la tradition juive, du dessein du Créateur.


3 - La terre et le règne végétal


La terre


Dans l’Israël antique, la terre entre dans le champ de la loi religieuse. La terre est un don de D. fait à Adam lors de son expulsion du jardin d’Eden. Elle ne saurait appartenir à tel ou tel de ses descendants puisque c’est D. qui la possède, d’où le principe de la restitution jubilaire malgré la dévolution aux tribus d’ISR sous Josué. La soumission de la terre à la loi religieuse est un moyen de racheter la malédiction prononcée à son égard après la transgression d’Adam (Gen 3=17). La Loi prévoit que la 7è année les terres doivent rester en jachère, les récoltes étant alors ouvertes à tous, hommes ou animaux (Lév 15=1-5) : cette disposition reflète le souci écologique d’un repos de la terre nourricière de façon à ne pas l‘épuiser. Elle signifie aussi une limite au droit de propriété, la terre ne cessant pas de faire partie de la nature dont le seul propriétaire est le Créateur. Ces cycles de 7 ans s’inscrivent dans un cycle plus long de sept fois sept ans, le Jubilé, au terme duquel la droit de propriété s’efface (Lév 25=29-30). La possibilité offerte alors au petit propriétaire évincé de racheter sa terre est une garantie contre la propriété latifundiaire et l’agriculture intensive.


Les végétaux


L’homme jardinier de la nature dans le cadre de l’Alliance

Or, en passant du statut de pensionnaire du jardin d’Eden à celui d’habitant de la terre, Adam, qui apparemment est puni, fait au contraire l’objet d’une immense promotion : il devient, avec le Créateur, cogérant de la création, comme le montre le récit de la création des végétaux : Gn 2 :5 « Or aucun produit des champs n’apparaissait encore sur la terre et aucune herbe des champs ne poussait encore, car D. n’avait pas fait pleuvoir sur la terre, et d’homme il n’ y en avait pas pour cultiver la terre » : l’homme n’est plus gentil membre du club méd édénique ; il est codirecteur d’une immense entreprise ; la première liberté de l’homme devient la préservation de son jardin Planétaire. Liberté ne veut pas dire réussite mais responsabilité. Et dans cette responsabilité il y a celle de travailler. Dans la 4è parole, avant l’interdiction de travailler le Chabat il est dit : pendant six jours tu travailleras. Et les sages disent (Ber 32b) : 4 choses réclament d’être accomplies avec vigueur : l’étude de la T., la prière, les bonnes oeuvres, et son métier. L’équilibre de la nature dépend de l’observance des commandements divins, Dt. 11 :13+ : ‘’ or si vous êtes dociles aux lois que Je vous impose en ce jour, aimant l’Eternel et le servant de tout votre coeur et de toute votre âme, je donnerai à votre pays la pluie en temps, pluie d’avant saison et d’arrière saison, et tu récolteras ton blé, ton vin et ton huile ; Je ferai croître l’herbe dans ton champ pour ton bétail et tu vivras dans l’abondance. L’Alliance, berit, est équilibre. Faire pleuvoir artificiellement pour augmenter le rendement serait une transgression ; par contre gérer l’eau, eau de pluie et eau usé&e, comme on le fait si bien en ISR, s’inscrit dans la berit, l’Alliance.

Pas de mélange

La culture s’inscrit dans un souci rigoureux de préservation des espèces : deux espèces ne doivent pas être mélangées dans un champ (Lév 19=19) ; on ne peut cultiver dans une même enceinte de la vigne et du blé. N’oublions pas que le blé peut être porteur de parasites comme l’ergot de seigle. La greffe n’est licite qu’à l’intérieur de la même espèce d’arbre, la pollinisation croisée entre espèces fruitières différentes est interdite. Ainsi, avant la lettre, les manipulations génétiques sont-elles prohibées.


Les arbres


L’arbre possède dans la Bible une symbolique très forte : c’est le symbole de la vie ; c’est aussi celui de l’élan de l’homme vers la transcendance à partir de son essence terrestre ; c’est enfin, dans la sémantique adamique, le symbole de la connaissance du bien et du mal et donc de la connaissance en général ; l’arbre de vie, c ‘est la Bible hébraïque, la Tora. Un être vivant doté d’une symbolique aussi riche et aussi profonde est forcément respecté. Le Deutéronome (20=19-20) ordonne : "si tu es arrêté longtemps au siège d’une ville…tu ne dois cependant pas en détruire les arbres…tu ne dois pas les abattre" : l’arbre, c’est l’homme même. Inévitablement l’homme abat des arbres pour construire ou se chauffer. mais il se préoccupe aussi de planter des forêts : {Salomon} rendit les cèdres aussi nombreux que les sycomores dans la plaine (2Chr1=15). L’arbre est respecté comme un juste : béni soit l’homme qui se confie à l’Eternel, il sera comme un arbre planté au bord d’une rivière (Jér 17=7-8).

L’arbre est une pièce essentielle de l’organisation écologique de la nature. Voici comment le prophète Ezéchiel décrit l’arbre : dans ses branches nichaient tous les oiseaux du ciel et sous ses rameaux mettaient bas toutes les bêtes des champs… (Ez 31=6). A ce titre les forêts doivent être protégées : l’élevage des chèvres était interdit dans l’Israël antique à cause des dégâts qu’elles infligent aux forêts (B Taanit 25a) ; cette disposition est remarquable de clairvoyance quand on connaît l’éradication des forêts méditerranéennes, plus tard, en présence d’élevages ovins généralisés dans le cadre d’une autre civilisation.

La nature doit suivre son cours ; elle ne doit pas être brutalisée, et dans une certaine mesure les miracles sont une forme d’irrespect de la nature, c’est ce qu’enseigne une parabole talmudique : un propriétaire terrien, R. Yossé était en retard pour apporter leur repas à ses ouvriers agricoles. Son fils y remédia : il apostropha un figuier aux fruits encore immatures ; ceux-ci mûrirent instantanément, et les ouvriers furent rassasiés. Quand le propriétaire arriva, il s‘excusa pour son retard, mais les ouvriers exprimèrent leur satisfaction. Il apostropha son fils : mon fils, puisque tu as dérangé le Créateur, puisque le figuier a produit ses fruits prématurément, que Dieu te fauche hors saison (B. Tanit 24a) : pas de manipulations génétiques pour hâter la maturité, proclame ce texte ancien ; rappelons au passage que dans la parabole évangélique du figuier, Jésus ordonne au contraire aux fruits de dessécher.


4 - Première conclusion


Ces textes, multimillénaires pour beaucoup d’entre eux, ne doivent pas être considérés comme des pièces isolées juxtaposées de façon artificielle. Ils reflètent l’attitude générale impartie à l’homme à l’égard de la nature par la spiritualité juive. Pour elle en effet la descendance d’Adam n’est pas un accident fortuit consécutif à une Faute : l’homme fait partie d’emblée du projet divin de la Création. Il en est le partenaire co-responsable. L’octroi d’une Alliance divine lui impose d’administrer avec sagesse la profusion des bienfaits de la Création ; sans quoi il serait privé de la co-administration divine de la Création, c’est-à-dire de la pluie, symbole des facteurs physiques sur lesquels en tant qu’homme il est sans influence. Or la Création est un processus continu, se poursuivant sans cesse, et dont l’administration contractuelle s’inscrit, à part égale, dans la responsabilité humaine. Plus tard, dans le Zohar, les cabbalistes expriment une opinion presque théosophique, en trouvant une présence divine dans toute plante, dans le moindre brin d’herbe même. Le respect de la nature relève dès lors du respect de Dieu.

Nous citerons pour terminer un texte très écologique du Talmud . A propos du verset ( Cant. 2=1) : « je suis le narcisse de Sharon , le lys de la vallée », R. Berekia enseigne : ce verset est dit par la nature sauvage. Dit la nature sauvage : je suis la nature sauvage et je suis aimée, car toutes les bonnes choses de la nature sont cachées en moi., comme il est dit (Is 41=19) : je planterai dans la nature sauvage le cèdre et l’acacia. Dieu les a placées en moi pour y être préservées et quand Dieu me les demandera je les rendrai intactes. (Cant.R. 2=11). Tous ces textes représentent-ils de simples déclarations d’intention ? Non : avec Flavius Josèphe, beaucoup d’historiens s’accordent pour constater que jusqu’aux bouleversements introduits par l’occupation Romaine, l’Israël antique était un pays d’agriculture riche, dont la nature était généreuse, avec des forêts denses et une faune sauvage abondante. Il a suffi que disparaissent, avec la société juive, tous les principes écologiques découlant de la Loi, la Tora, projet de société sanctifiant le souci de la nature dans le cadre de l’Alliance entre l’Homme et la transcendance divine, pour que marais et déserts se développent aux dépens des richesses naturelles.


5 - Seconde conclusion : la tradition dite judéo-chrétienne et l’écologie


Pourquoi cette tradition respectueuse de l’écologie ne s’est elle pas poursuivie dans ce qu’il est convenu d’appeler la civilisation judéo-chrétienne ? Pour des raisons très simples : Jésus, en prêchant, et ses disciples de l’Eglise première de Jérusalem en suivant son enseignement, diffusaient une nouvelle vision messianique, mais à aucun moment ils n’envisageaient l’abandon total de la Loi mosaïque. Même non exprimée, elle restait sous-jacente à leur enseignement : je ne suis pas venu abolir la Loi, dit Jésus (Mat 5=17-19). Et puis Jésus annonçait le monde à venir, pas une nouvelle organisation du monde d’ici-bas, celui de l’agriculture et de l’élevage. L’univers intellectuel de Jésus, de ses disciples, et de ses auditeurs, tous juifs, était la Bible hébraïque qu’il était inutile de rappeler : chacun ou presque la connaissait. Jésus disait en effet à ses disciples : n’allez pas chez les païens , n’allez pas chez les Samaritains, et citait volontiers les textes bibliques. La prédication de Jésus n’avait ainsi pas de raison d’aborder sur le fond, une nouvelle fois, les relations de l’homme avec la nature. Ainsi n’est-il pratiquement pas question de ces relations de l’Homme avec la nature dans les Evangiles (sinon dans de rares paraboles comme celle des lys des champs). Puis est intervenu Paul de Tarse dont la préoccupation était Jésus sur la Croix et non la vie de Jésus et sa prédication propre.

La destruction de Jérusalem par les Romains en 70, puis le massacre et la déportation des Judéens après la révolte de Bar Korba et la défaite de Bétar en 137, allaient mettre un terme au volet judéen de l’expérience judéo-chrétienne de l’organisation de l’espace. L’enseignement christique allait basculer vers les pays de civilisation purement grecque, qui méconnaissaient totalement la tradition juive. Le divorce judéo-chrétien et la condamnation de la Loi toraïque par Paul allaient priver les nouveaux pagano-chrétiens d’une riche tradition écologique. La tradition juive, la Loi mosaïque ne seraient plus respectées et enseignées que dans la Diaspora, et bientôt dans les seuls ghettos de la Diaspora. C’est là un paradoxe : les héritiers de l’écologie biblique se verraient interdire progressivement les métiers de nature, ouverts exclusivement à ceux qui ignoraient l’écologie. En effet, en Europe, et notamment sur notre territoire, à partir du 8è siècle, l’agriculture ne sera plus que rarement et brièvement ouverte aux Juifs puisqu’il leur était interdit d’être propriétaires terriens. Rachi, le grand penseur juif du 12è siècle, maître du commentaire biblique et talmudique, était vigneron à Troyes. Mais de telles échappées vers la terre allaient devenir de plus en plus exceptionnelles pour les juifs à partir du haut Moyen Age, jusqu’au renouveau agricole quasi-miraculeux de l’Israël moderne. Les sociétés médiévales ne réservaient en effet aux Juifs que quelques professions, comme la médecine, la banque, ou plus modestement le petit commerce du colporteur. Dans la société chrétienne, qui a longtemps renoncé reconnaître ses racines juives et à vivre son essence judéo-chrétienne, le souci de l’écologie, en tant que préoccupation éthique et sociale, allait s’assoupir, peut-être jusqu’à St François d’Assise. Notre société est en train de redécouvrir l’écologie. Elle ne doit pas en oublier les origines, ni les travestir. On entend parfois dire que notre civilisation occidentale est entièrement issue d’Athènes. Elle est en fait issue d’Athènes et de Jérusalem, et elle s’est trouvée fécondée par les contradictions de ce double enracinement.


Pr. Francis Weill,

médecin, professeur émérite d’imagerie médicale.



PS : les passages en gras ont été mis en évidence de la main de Ch. Moreau


OUVRAGES DE REFERENCE

La Bible, édition bilingue, Ed Colbo Paris 1968.
La Bible de Jérusalem, édition de poche en français, Desclée de Brouwer 1998.
Le Talmud de Jérusalem.
Le Talmud de Babylone.
Francis Weill, Juifs et Chrétiens, requiem pour un divorce. L’Harmattan 2001
Francis Weill L’éthique juive en Dix Paroles, Ed. MJR, Genève 2006.