Il est certainement difficile de construire une théologie biblique de la nature. La Bible parle, certes, de la création et même de la Création avec un grand « C », mais ce terme concerne plus les rapports entre les hommes et Dieu, les histoires des hommes entre eux, les histoires de Dieu avec les hommes, que ce que nous appelons la nature. Au reste, les dommages que les hommes pouvaient infliger à la nature aux époques bibliques étaient certainement bien plus limités que les dommages qu’ils pouvaient s’infliger les uns aux autres. La nature était, pour eux, un donné sur lequel ils avaient peu de moyens d’action. Les prophètes attribuaient les sécheresses et les famines à des déviations collectives, mais pas, directement à telle ou telle forme d’action sur la nature.

Les règles sur le repos septennal du sol s’approchent peut-être davantage de l’idée d’une éventuelle surexploitation des terres cultivées. Une certaine mansuétude à l’égard des animaux domestiques était également réclamée. Le sabbat, par exemple, concernait aussi les animaux : « Six jours, tu feras ce que tu as à faire, mais le septième jour, tu chômeras, afin que ton bœuf et ton âne se reposent, et que le fils de ta servante et l'émigré reprennent leur souffle » (Ex 23.12). Mais la plupart des commandements concernent l’humanité. Paul commente même l’un des rares préceptes qui concerne les bœufs dans la loi de Moïse d’une manière qui pourrait choquer : « Il est écrit dans la loi de Moïse : Tu ne muselleras pas le bœuf qui foule le grain. Dieu s'inquiète-t-il des bœufs ? N'est-ce pas pour nous seuls qu'il parle ? Oui, c'est pour nous que cela a été écrit ; car il faut de l'espoir chez celui qui laboure, et celui qui foule le grain doit avoir l'espoir d'en recevoir sa part » (1 Cor 9.9-10). En fait, il situe ce qui fait l’accent de la plupart des textes bibliques : c’est la justice des rapports sociaux qui leur importe.

Je me tiens donc à distance des points de vue qui ont tendance à personnifier la nature, à en faire un partenaire, voire un acteur qui aurait ses réactions propres et sa liberté d’action. En revanche, je pense qu’il y a beaucoup à dire sur les ravages que l’homme produit, de nos jours, autour de lui, en tant que symptômes d’un rapport au monde (aux autres humains autant qu’aux animaux ou aux végétaux) vorace, infantile et irrespectueux.

Cela nous renvoie à une vision globale de la foi, qui va au-delà de ce que l’on appelle, techniquement, une « confession de foi » et qui concerne un mode de vie dans son ensemble. La foi des premiers chrétiens n’était pas simplement une croyance théorique, mais aussi une croyance pratique : elle englobait des choix de vie, une manière de consommer, un mode de rapports interpersonnels, un certain type de vie communautaire, etc. C’est la question de cette foi comme mode de vie que la problématique écologique fait resurgir aujourd’hui.

On hésite souvent à rentrer trop en détail dans cette dimension pratique de la foi, car on connaît trop bien les excès de légalisme dont les chrétiens ont été porteurs. La Genève de Calvin avec son contrôle sourcilleux de la moralité publique ne fait pas envie. L’Angleterre victorienne ou l’Amérique puritaine, qui s’en sont inspirées, constituent également des repoussoirs. Mais même les petits groupes qui n’ont pas prétendu imposer leurs choix de vie à leurs contemporains ont souvent dérivé, comme les Amish, vers un contrôle communautaire que nous jugeons étouffant. Il faut donc rentrer dans ces questions de mode de vie avec prudence et, une fois encore, plutôt considérer les choix de vie qui sont les nôtres comme des symptômes qui nous interrogent sur nos choix profonds.

A propos de la sobriété

Lorsque Jésus parle de la richesse dans les évangiles, il la présente, d’ailleurs, rarement comme un problème à elle toute seule, mais plutôt comme la porte d’entrée d’une attitude globale qu’il critique.

Celui qui poursuit la richesse est prêt, dit-il, à tous les sacrifices pour y parvenir et il en oublie le sens de sa vie. Il oublie la présence des autres, la souffrance de ceux qui manquent de tout. Mais il oublie également « son âme » ce qui donne sens à ce qu’il fait. Il laisse son cœur dériver loin de ce qui a vraiment du prix. Il s’emplit de manière compulsionnelle sans voir qu’il est toujours aussi vide au fur et à mesure où il croit se remplir.

Nos sociétés qui peinent à définir un projet collectif de vivre ensemble se rabattent de plus en plus sur le critère unique de la richesse monétaire mesurable comme boussole. Mais un tel projet prête le flanc à toutes les critiques que Jésus formule dans les évangiles. La qualité de la vie au travail et la qualité de la vie quotidienne dans son ensemble, sont facilement sacrifiées au nom de la poursuite de plus de richesse collective. Les inégalités sont conçues comme un mal nécessaire qui permet de donner plus à la moyenne des citoyens. Et au total les sociétés riches donnent l’image de milieux sociaux qui cherchent à absorber sans fin plus de produits, plus de services, plus de sensations, en ayant perdu de vue le sens de ce qu’ils font.

L’exigence de sobriété, à laquelle la réflexion écologique nous rappelle, vient, de ce fait, percuter la course à l’abîme qu’est devenue la course à la croissance. La question n’est nullement de proposer un nouvel ascétisme, mais d’interroger sur les ravages de la consommation sans frein. Les sociétés de l’opulence ne sont pas des sociétés heureuses. Elles sont sans cesse traversées par le regret de ne pas avoir davantage et par la crainte d’avoir moins que son voisin. Les dommages causés par la surconsommation des ressources terrestres, en eau, en énergie, en matières premières, en provoquant la destruction d’espèces animales, la circulation de matières toxiques, le dérèglement climatique, nous renvoient le miroir de l’absurde sur lequel nos choix de société sont construits. Cela révèle également le caractère profondément inégalitaire de l’achat et de la vente des ressources rares.

La prise en compte du risque écologique nous renvoie donc à l’exigence d’une certaine sobriété, mais cette exigence de sobriété nous renvoie à son tour à des questions existentielles redoutables quant au sens de ce qui fait notre vie. C’est là que l’on bute sur une difficulté importante : il est possible de prendre parti, dans une société démocratique, sur tel ou tel projet politique, sur telle ou telle mesure réglementaire, mais il n’est pas admis de mettre en question directement les choix existentiels profonds des autres.

C’est là qu’il me semble nécessaire de développer un travail à deux niveaux : une élaboration laïque de propositions politiques visant à plus de sobriété collective, d’un côté, et, de l’autre, un travail, sur une base religieuse, sur nos motivations, sur nos pratiques et sur les remises en question, au moins indirectes, qu’il nous semble nécessaire d’adresser à nos contemporains. C’est sur ce deuxième versant que la foi comme mode de vie retrouve toute sa pertinence.

Un mode de vie enraciné dans une spiritualité élargie

Pour ne pas glisser de cet appel à un mode de vie en rupture avec les choix de nos contemporains à un nouveau légalisme, il est nécessaire de l’enraciner dans une spiritualité qui lui donne son sens, sous souffle et sa motivation. Ce que disent les évangélistes et les auteurs des épîtres sur la richesse ne se limite, d’ailleurs pas à une injonction morale. Cela prend sa source dans le vécu d’une richesse plus grande encore qui permet d’accéder à une vraie plénitude. La brève parabole de Matthieu 13 dit, à ce propos, l’essentiel : « Le Royaume des cieux est comparable à un trésor qui était caché dans un champ et qu'un homme a découvert : il le cache à nouveau et, dans sa joie, il s'en va, met en vente tout ce qu'il a et il achète ce champ » (Mt 13.44). Il faut accéder au trésor du cœur à cœur avec Dieu que nous ouvre le ministère du Christ, pour considérer avec plus de distance les richesses qui nous entourent. Jean formule la même idée, à sa manière, au fil du discours de Jésus à la Samaritaine : « Quiconque boit de cette eau-ci aura encore soif ; mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif ; au contraire, l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle » (Jn 4.13-14).

On se situe ici au niveau d’une aventure intime qui traverse notre être tout entier. La vie sobre apparaît, ainsi, suite à une conversion qui donne une perspective nouvelle à nos choix de vie.

Il est peut-être inhabituel de parler de conversion à un tel propos. Mais il est clair, en tout cas, que les pratiques de surconsommation sans limite sont si profondément ancrées dans nos vies quotidiennes qu’il est illusoire de penser les modifier d’un trait de plume. Avant que des prises de conscience collectives fassent évoluer les pratiques et les attentes, il est nécessaire que des avant-gardes prophétiques soient porteuses d’une autre logique de vie. Or il est difficile de développer des modes de vie singuliers sans l’enracinement dans des convictions très profondes et sans la participation à des collectifs qui partagent ces convictions.

D’autres que les chrétiens sont porteurs de telles convictions aujourd’hui et on ne peut que s’en réjouir.

Mais pour ce qui concerne les chrétiens, l’obstacle sur lequel la consommation à outrance bute aujourd’hui est l’occasion de réinterroger notre foi dans toutes ses dimensions, en tant qu’elle structure notre mode de vie et en tant qu’elle nous renvoie à des questions très profondes sur ce qui nous remplit, sur notre rapport aux autres et à Dieu.

C’est l’occasion de nous mettre au bénéfice d’une spiritualité plus large et de devenir chaque jour davantage « des temples du Saint-Esprit », sans triomphalisme, mais sans non plus de timidité mal placée.