J’avais commencé de commenter et d’illustrer ce passage de la Bible, quand une amie m’a envoyé un article journalistique qui donne l’essentiel des pistes de réponses que j’aurais pu modestement suggérer à la lumière de ce texte biblique ! De plus, il s’agit là d’évènements presque contemporains : Robert Escarpit et Jacques Ellul débattent au sujet de la lutte menée en Pologne en 1980 !
Oui, des Luther King , des Lech Walesa ont impulsé, non seulement une autre forme de combat basé sur la non-violence, mais ils ont surtout chercher à faire advenir le « Nouveau », sans lequel, rien de fondamental ne changera. Oui, même face "au tout ou rien" contemporain, le « Nouveau » est encore possible.

Christian Moreau .-mars 2011-


LE DEFI ET LE NOUVEAU (Jacques Ellul)


Reprenant votre dernière phrase concernant l’action des mineurs Polonais, Robert Escarpit, je constate que c’est, en effet, bien ici que nous divergeons : « S’ils se contentent de prier pour l’avènement de l’homme nouveau, ils risquent de retrouver le vieil homme… Mais s’ils reprennent le combat… alors la liberté leur sera donnée de surcroît… ».
J’ai, quant à moi, la certitude que s’ils se contentent de reprendre la route du combat (même socialiste vrai) alors ils retomberont inévitablement dans les vieilles ornières, et leurs conquêtes seront absorbées par le mouvement sociologique de notre temps. Mais, s’ils prient d’abord (et j’avais essayé de montrer déjà ce que la prière implique spirituellement : l’action l’accompagne, la sous-tend et que, sans action, il n’y a pas de prière du tout !), alors ils risquent de déclencher le véritable « nouveau », en dehors des fatalités et du poids des choses. Car Dieu seul, dans l’action des hommes, est créateur de nouveau. Lorsque je considère l’Histoire de nos deux derniers siècles, je suis saisi par le détournement des intentions et des entreprises. Je n’accuse personne. Je crois que c’est une mauvaise méthode pour comprendre que de suspecter et d’accuser. Ce ne sont pas d’ « affreux » capitalistes, par exemple, qui ont diaboliquement dépouillé de pauvres prolétaires.

Marx avait raison d’analyser les mécanismes qui ont produit cette situation, en refusant de porter des jugements moraux. Il faut croire à la bonne foi et aux bonnes intentions de ceux qui ont abouti aux pires résultats. Il est certain que beaucoup de colonisateurs avaient aussi de très bonnes intentions, qui n’étaient pas que des prétextes ou des justifications. Il est certain que les capitaines d’industrie avaient aussi des bonnes intentions ; ils étaient de bonne foi en pensant que la production en grande quantité, l’enrichissement collectif produiraient finalement l’enrichissement de tous, et que les ouvriers verraient forcément leur sort s’améliorer. De même, la première génération communiste (et même peut-être Staline) était de bonne foi en pensant que finalement la Révolution assurerait le bonheur de tous. Mais cela n’a jamais marché comme les uns et les autres le pensaient, parce qu’ils se sont heurtés à des mécanismes économiques, sociologiques, qu’ils n’avaient ni prévus ni calculés.
Ce qui a été le plus fort, c’est « la force des choses ». Et leur seule erreur, dans les trois cas, a été d’accepter le sacrifice d’une ou deux générations présentes, pour assurer le bonheur futur des générations à venir. Il « fallait bien » massacrer quelques milliers d’indigènes absurdement résistants pour assurer le progrès, l’hygiène, la moralisation, l’alphabétisation de leurs petits-enfants. Il valait la peine de plonger la misère une ou deux générations de prolétaires pour assurer la production qui, en plein essor, garantira l’élévation du niveau de vie de leurs petits-fils. Il vaut la peine de réduire à l’extrême malheur, de sacrifier deux générations pour assurer l’avenir de la Révolution et les lendemains qui chantent.


Telle est l’erreur toujours commise, non par méchanceté, mais en se bornant à suivre le combat humain, sans aucune référence à une autre dimension, sans rapport à un « point de vue » extérieur qui permet de diriger et de juger nos actions. Non, la dimension humaine du combat ne suffit pas pour conduire à la liberté et au respect de l’homme.
Et lorsque je posais la question : et après ? — ou : et maintenant ? — en présence des extraordinaires résultats acquis, des puissances et des richesses accumulées, c’est bien parce que nous sommes soumis au défi le plus exceptionnel, au « challenge » le plus fondamental que, je pense, l’homme ait jamais rencontré au cours de son histoire, depuis le passage de la Préhistoire à l’Histoire. La « force des choses » est devenue mille fois plus pressante qu’elle ne le fut jamais, en même temps que la multiplication de nos moyens, la prolifération de toutes les techniques, avec le bien qu’ils apportent nous placent dans un danger presque infini.
Il ne suffit ni de l’énergie, ni de l’intelligence humaine, ni du combat pour l’humanité, le bien, le socialisme, la liberté (des mots aujourd’hui bien vides de leur sens !), ni de la bonne volonté, ni de la volonté de mettre fin à l’exploitation et l’oppression, ni du savoir scientifique, ni du savoir-faire technique pour répondre à ce défi démesuré — un tout ou rien.
Je n’ai jamais pensé qu’il s’agissait d’accéder à l’Eden ni d’établir, enfin, une situation stable et satisfaisante ! Mais d’arriver à sortir d’une véritable toile d’araignée (que j’ai par exemple appelée le « Système technicien »), d’arriver à répondre au défi de la force des choses, et à la mise en question de l’humanité, par un vraiment « Nouveau ». Et je me suis rendu compte que tous les moyens et explications autrefois utilisés par l’homme, tous les objectifs autrefois fixes, étaient maintenant déclassés, inefficaces ou récupérés. Certes, je ne vis pas dans l’Eternel. Je ne suis plongé que dans le temps. Je ne sais pas ce qu’est l’éternité. Car cet « Eternel » (1) , auquel je crois, ne se fait connaître que dans l’histoire et le temps des hommes, et ne les en fait pas sortir. Mais je crois à une intervention possible de cet Eternel dans le cours du temps, qui peut se produire par la prière — et alors les conditions du combat humain changent. Une espérance naît parce qu’un vraiment nouveau devient possible.

(21/09/1980)

(1) Encore une fois un mot hébreu bien mal traduit. Le Dieu Biblique n’est pas qualifié d’ « Eternel », mais on a traduit ainsi un terme qui veut dire plus exactement « le Vivant ».


Cet article est paru dans le livre "Penser globalement, agir localement" Ce livre consacré à Jacques Ellul rassemble les articles parus dans les quotidiens Sud-Ouest et Ouest-France et écrits entre 1953 et 1994. Il est publié aux éditions des Régionalismes Pyrémonde (www.editions-pyremonde.com.). Merci à cette maison d’édition et à Dominique Ellul de nous avoir autorisés à publier cet article.