SOMMAIRE

1) Sans progrès point de salut
2) Religions séculières et intégration totale de l'homme dans l'entreprise technicienne
3) Le propre des religions séculières, c’est d’appartenir si « naturellement » au monde dont elles sont issues que personne ne les soupçonne d’être réellement des religions.
4) L’homme accède à la liberté grâce à la technique
5) Le Dieu de la Bible est d’abord Celui qui délivre son peuple de l’esclavage.
6) L’adoration du Veau d’or ou la force de séduction de l’Esprit de Puissance.


Nul autre penseur chrétien n’a été aussi loin que Jacques Ellul dans la compréhension du phénomène technique et du système technicien d’aujourd’hui.
Il s’agit là d’un phénomène qu’aucune autre civilisation n’a connu ! Dès les années 70, il prévoyait concrètement et précisément quelles seraient les impasses écologiques et spirituelles auxquelles nous serions nécessairement confrontés si nous ne faisions pas des choix courageux et lucides pour éviter de tomber dans le piège tendu par l’illusion et le mirage technicien.
«…. en second lieu, le système technicien poursuivra sa voie, accroissant en même temps le chaos et la systématisation vers une entropie dernière. Enfin, ce développement-là du système, impliquant une intégration totale de l'homme dans l'entreprise technicienne, c'est par cette voie que peut s'accomplir la prophétie de la disparition de la foi chrétienne. Il est possible que la foi disparaisse - que la vérité de Jésus Christ soit totalement obnubilée pour les hommes » Technique et Théologie de J. Ellul ouvrage achevé dans les années 80.
À la même période, il déclarait dans La Foi au prix du doute (1980) :
« Le vingt et unième siècle sera religieux et de ce fait ne sera pas »

Espérons que le livre Technique et Théologie ne sera pas boudé au prétexte qu’il a été écrit il y a plus de trente ans ! Ceux-là même qui disent que ce livre est périmé n’ont tout simplement pas envie qu’il paraisse. La notion de temps les dépasse. Peut-être préfèrent-ils ignorer les causes de ce qui nous mène au désastre.
Il est bien plus facile de se conformer à ce que nous disent les édiles de ce siècle que de chercher à comprendre pourquoi l’homme s’est aussi totalement intégré dans ce nouveau milieu qui aujourd’hui le domine et le subjugue entièrement.


1) Sans progrès point de salut


Tout le monde a entendu le concert de louanges mille fois déclamées au sujet de la Technique quant elle centuple la production agricole, quand elle opère de véritables prodiges au niveau médical, quand elle fournit du pain, de l’énergie, et des biens par myriades, quand elle annonce tous les soirs l’évangile de ses hauts faits de par la terre entière…… La litanie serait trop longue tant les bienfaits du progrès technique sont à proprement parler considérés comme miraculeux.
L’homme moderne baigne dans ce monde de miracle permanent et ininterrompu. Notre monde s’inscrit dans l’illimité, rien n’arrête le progrès, le progrès est un Bien en soi.
Je suis pourtant de ceux qui ont appris de Jacques Ellul à se défier de tout ce qui nous fait croire à la valeur de ce que nous appelons "progrès". Il suffit de réaliser le génie dont ont fait preuve les peintres des grottes de Lascaux pour s’apercevoir que le génie ne date pas des Lumières et du scientisme. Il est vrai que la reconnaissance de ce génie des hommes préhistoriques est tout à fait récente. Comment imaginer en effet qu’au paléolithique, des hommes d’il y a 17 000 mille ans aient pu développer des savoirs et une intelligence comparables aux nôtres, c’est tout simplement inimaginable après tant de progrès….. !
C’est justement cette conception du progrès issue des derniers siècles qui nous voile la réalité des choses, sauf qu’il ne s’agit pas là de voiler à nos yeux la réalité divine comme dans les temples anciens, mais de
voiler la réalité de notre monde moderne par la grâce de notre dévotion béate.



2) Religions séculières et intégration totale de l'homme dans l'entreprise technicienne.


Nous savons la difficulté extrême qu’a eu Jacques Ellul à faire passer ses idées, et même à publier ses ouvrages tout particulièrement en France. Cette prédiction : « Le vingt et unième siècle sera religieux et ne sera pas » n’est pratiquement jamais reprise, à l’inverse du devenu célèbre « penser global et agir local » ou du « Exister c’est résister ».
Je ne reviens pas sur la place qu’occupe aujourd’hui le phénomène technique au cœur de notre civilisation mondialisée, sur l’influence décisive qu’il exerce sur le quotidien de nos vies d’un bout à l’autre de la planète, sur l’immense espoir dont il a été porteur, à la mesure de l’immense inquiétude qui nous étreint face à l’avenir. Ses effets néfastes sont maintenant facilement observables par tout un chacun, ne serait-ce qu’au niveau du réchauffement climatique, de la pollution généralisée…...
Chacun d’entre nous se pose aujourd’hui la question du devenir de la planète, et la réponse la plus courante consiste à parier, sur une bien meilleure éthique, sur un comportement plus responsable et plus vertueux des citoyens, sur une meilleure équité vis-à-vis des pays touchés par les premiers signes ou évènements catastrophiques, ….
Mais comment se fait-il qu’un homme qui a vu tous ces phénomènes bien avant qu’ils n’arrivent, car il en a compris les causes,
comment se fait-il que cet homme puisse – aussi en tant que chrétien - incriminer le"religieux" comme étant au cœur, à la racine même de notre relation à la technique moderne ?

3) Le propre des religions séculières, c’est d’appartenir si « naturellement » au monde dont elles sont issues que personne ne les soupçonne d’être réellement des religions.


L’exemple du fascisme nazi nous a pourtant montré à quel point l’engouement d’ordre irrationnel, mystique et religieux pouvait s’emparer de presque toute une génération. Les grandes célébrations nazies des années 30 ne laissaient pourtant planer aucun doute sur la fièvre religieuse qui s’emparait de toute une nation en proie à la mystification nazie. Beaucoup d’intellectuels revenaient d’Allemagne littéralement extasiés par la grandeur et la puissance de ce "renouveau". Au moins y avait-il en Allemagne un idéal capable de transcender notre déclin civilisationnel ! Beaucoup d’autres intellectuels, y compris de brillants et insoupçonnables théologiens n’ont tout simplement pas vus par quelle formidable explosion mystique ont été transportées et subjuguées toutes ces populations….. car, outre Hitler et la fidélité éternelle à la cause nazie, nous avions de par le monde d’autres mystificateurs fameux comme Staline ou Mao Tsé-toung...
Voir et reconnaître que nous sommes tous, peu ou prou, victimes de ce type d'adhésion et de cette conformation au monde est d’autant plus difficile aujourd’hui que la promesse technicienne s’est imposée comme modèle absolu et universel. C’est le seul et "unique" modèle. La grille de lecture héritée du Marxisme, la notion même de capitalisme, est aujourd’hui impropre à la compréhension de ce monde technique et technicisé. Le phénomène technique a métamorphosé le capitalisme dans le sens où les lois de fonctionnement de notre monde ont changés. Le profit et l’exploitation demeurent, mais leurs règles reposent aujourd’hui sur des mécanismes et des phénomènes inconnus du temps de Marx. Imaginons pour exemple ce qu’était la propagande dans les années 1900 et ce qu’elle est devenue et imaginons comment quelqu’un comme Hitler agirait aujourd’hui. Les forces en jeu ne sont plus du tout les mêmes.
Si donc les forces irrationnelles de mystification existent toujours bel et bien, sachons qu’elles ressurgiront d’où nous ne les attendons pas. La communication, comme toutes les autres techniques d’aujourd’hui s’est vêtue des habits de la neutralité, de la probité, et même de la vérité alors que sa puissance de fascination nous submerge et nous domine intégralement.
Auparavant, l’homme était confronté aux forces de la nature qui l’environnaient et le menaçaient. Constatant sa faiblesse, il tâchera de s’allier ces forces dont il pourrait subir les foudres. Actuellement, ces mêmes forces dites naturelles sont domestiquées pour produire par exemple aujourd’hui l’électricité, mais la transformation (la transfiguration ?) qui en a été faite nous place désormais dans la situation de l’ancien Dieu qui avant, régissait ces forces. Nous nous sommes nous-mêmes émancipés, libérés, nous ne concédons plus aucune dépendance à aucuns Dieux, quels qu’ils soient. Aujourd’hui, Dieu est définitivement relégué, il est mort(1). Non seulement, nous ne sommes plus dépendants d’aucuns Dieux, mais nous avons nous-mêmes acquis cette indépendance, nous sommes enfin l’auteur de notre liberté.


4) L’homme accède à la liberté grâce à la technique


Il y a aujourd’hui une démesure de moyens qui provoque, - au-delà d’un certain seuil - une transformation qualitative radicale de la nature même de ce à quoi s’applique la technique. L’expression courante aujourd’hui "trop de communication tue la communication" est un des exemples de cet effet de seuil.
Aujourd’hui, la communication ne nous délivre plus à proprement parler des messages, vrais ou faux, elle nous fait accéder à un monde de liberté, à un monde indéfini, sans limites, et cette dimension-là transforme la nature même de ce que nous appelons communication.
Internet n’est pas seulement un moyen d’échange et de communication, c’est ce qui nous mène à la liberté. Les mass médias n’ont pas de mots assez forts pour consacrer et pour magnifier le rôle joué par les outils de communication …… dans tous les combats de libération dont ceux menés aujourd’hui dans plusieurs pays arabes.
Nous pourrions donner l’exemple de la traditionnelle voiture qui nous libère bien sûr de l’entrave de l’espace et du temps et nous pourrions ainsi multiplier les exemples où l’homme accède à la liberté grâce à la technique. La liberté se gagne aujourd’hui grâce à des "outils" - derrière lesquels se cache désormais tout autre chose - toutes les techniques actuelles qu’elles soient économiques, médicales, psychologiques, commerciales, militaires… sont interdépendantes et jouent collectivement le rôle de médiateur universel.
C’est au nom de la liberté qu’il est possible aujourd’hui de tout faire, absolument tout, et donc de faire n’importe quoi. Consommer pour consommer par exemple, polluer impunément toute la planète, gaspiller toutes nos ressources en une génération...
Cette affirmation de liberté, quand elle est vidée de son sens verse obligatoirement dans l’irrationnel le plus dément, et les effets en sont d’autant plus criants quand la crise éclate.


5) Le Dieu de la Bible est d’abord Celui qui délivre son peuple de l’esclavage.


Dans les cinq premiers livres de la Bible, Yahvé est d’abord et avant tout appelé le libérateur. C’est Lui qui arrache des griffes toutes puissantes de l’Egypte un peuple alors presque inexistant. Il le fait nous dit-on par une main forte et à bras tendu, par la manifestation de Sa puissance. Au-delà des prodigieux fléaux qui nous sont décrits et qui sont sensés ramener Pharaon à la raison
- ce qui soit dit en passant échoue, Pharaon nous dit-on s’endurcit -
le texte biblique nous enseigne qui est l’auteur de cette libération, et comment ce Dieu s’incarne dans l’histoire et dans la vie des hommes. Il n’est pas le grand ordonnateur, ce Dieu supérieur à tous les autres. Il est Celui qui se révèle aux hommes et qui se sert d’eux pour se manifester. C’est cette révélation-là qui fonde l’existence même de ce livre et c’est pourquoi aussi, ce Dieu se déclare radicalement différent des autres Dieux. Les autres dieux sont très vite décrits comme des idoles faites et conçues par l’homme. D’où cette notion de Dieu unique.
Un Dieu différent de tous les autres, car dans la Bible les autres dieux ne peuvent venir que du monde. Là encore, nous projetons nos idéaux de puissance quand nous brandissons le Dieu unique comme supérieur à tous les autres, les mots incomparable ou le tout-autre définissent bien plus authentiquement cette notion biblique du Dieu unique . C’est d’abord et avant tout ce sens qu’il faut retenir.
La Bible distingue entre les idoles que nous nous sommes forgées, et dont on dit qu’elles sont faites de main d’hommes, et Celui dont le nom même est obligatoirement imprononçable, car il est absolument impossible à l’homme de le nommer, il lui est impossible de le connaître s’Il ne se révèle Lui-même.
« Je suis Celui qui t’ai fait sortir… de la maison des esclaves »


6) L’adoration du Veau d’or ou la force de séduction de l’Esprit de Puissance.



Sitôt libérés de leur condition d’esclaves, les Hébreux se mirent à murmurer contre Moïse, leur médiateur. « Que ne sommes-nous morts de la main de Yahvé, au pays d’Egypte, quand nous étions assis près du chaudron de viande, en mangeant du pain à satiété, tandis que vous nous avez faits sortir vers ce désert pour faire mourir de faim toute cette foule » Ex. XVI, 3 Moïse est pris à partie, « encore un peu et ils me lapideront ! » Ex. XVII, 4.
Et puis arrive cette scène très particulière,
Au moment même où Moïse revient du Sinaï porteur du Décalogue,(*) le peuple entier s’adonne à l’adoration du veau d’or ! sous la conduite d'Aaron futur grand prêtre !
A l’époque historique de l’écriture des livres du Pentateuque, (il n’y a bien sûr aucune contemporanéité avec les évènements mythiques (2) qui y sont relatés en particulier avec les récits de création ! ) les Babyloniens comme les Perses adoraient des divinités notamment représentées par le taureau symbolisant la puissance. La déportation à Babylone date de 587 avant notre Ère, c’est la fin du royaume de Juda, et c’est sûrement à cette période que sont écrits les livres du Pentateuque.
Il serait étonnant que des textes - aussi travaillés que le sont les textes de la Bible - nous relatent l’épisode de l’adoration du veau d’or sans qu’ils ne soient porteurs d’un sens spirituel précis. Cette scène n’est pas là par hasard. Elle évoque une adhésion spirituelle à une divinité représentée par un veau.
Dans le récit, cet événement coïncide avec l’inauguration de la loi mosaïque, avec la promulgation du Décalogue en préambule duquel Dieu s’annonce : « Je suis Yahvé ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison des esclaves : tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi » Ex. XX, 2
Quand les judéens sont déportés à Babylone, ils sont confrontés aux divinités qui sont vénérées par les Babyloniens, puis à celles qui sont vénérées par les Perses. Les divinités symbolisant la puissance (liée au pouvoir dynastique) ornent abondamment les murs des villes et des temples. Les représentations de taureaux célestes nous sont restées et elles sont visibles encore aujourd’hui. On en retrouve à bien d'autres époques et à bien d'autres endroits dans le monde.

Le Veau (3), lui, est le petit de la vache… précise Jacques Ellul, et visiblement nous dit-il,
- "les rédacteurs de la Bible ont voulu ridiculiser ces pratiques cultuelles" -
vers lesquelles se tourne tout naturellement le peuple impatient de "se créer un dieu" qui soit comme les autres dieux ! (cf : la difficulté d’Esdras pour la re-construction du Temple après la déportation à Babylone).
S’en tenir à l’idolâtrie de l’or et de l’argent est d’autant plus réducteur que la Bible n’a de cesse de recommander de ne pas s’adonner aux divinités qui sont adorées… chez les autres peuples et nations alentours.
(Pour ce qui concerne nos textes, l’Egypte et Pharaon - via la maison des esclaves - sont des entités spirituelles contraires et rebelles à l’Esprit et à la volonté de Yahvé)

Il est vrai que ce peuple Hébreux presque inexistant subsiste encore aujourd’hui,
il a même précieusement conservé son Livre et sa langue pendant des millénaires. Les Assyriens, les Babyloniens et les Perses eux, n’existent plus, leur puissance s’est éteinte.
Mais ce petit peuple a voulu faire comme tous les autres, il a voulu devenir comme les autres, il s’est laissé séduire par l’Esprit de Puissance, au point de l’adorer, comme les autres (4). Quoi de plus normal ?
Sûrement est-ce normal aux yeux du monde,

mais quant à Toi, Écoute ma voix : La loi de l’Esprit de Puissance tu refuseras.

Christian Moreau
- Février 2012 - Beaulieu sous Parthenay



PS (1) : cf. la théologie de la mort de Dieu

PS (2) : L'épopée de Gilgamesh est un récit assyro-babylonien qui relate l'histoire d'un déluge qui ressemble comme deux gouttes d'eau à celui de la Genèse.

PS (3) : Cette interprétation se distingue de celle qui s’appuie sur le fait que le veau soit l’image du Dieu -Lune dans l’ancien Orient en particulier en Mésopotamie -

PS (4) : « Ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui Lui plaît, ce qui est parfait »
Rom. 12, 2 Bible de Jérusalem

PS (*) : Regardez bien, on voit Moïse descendant du Sinaï sur le tableau de Nicolas Poussin (en cliquant sur le tableau !)