SOMMAIRE
1) « Dominez la terre » ou l’art de la provocation
2) Le monde des Images et le monde de la Parole
3) La « Loi de la liberté », la loi nouvelle
4) À la tête, au premier rang de toutes les créatures



1) « Dominez la terre » ou l’art de la provocation


Nous sommes tellement persuadés que la seule domination qui vaille est celle qui s’exerce grâce à la puissance – et notamment grâce à la puissance technique- que nous n’en connaissons plus aucune autre ! Quand la Bible nous parle de dominer la terre sans que cela s’effectue par la puissance - puisqu’il n’y a aucune nécessité de l’exercer au jardin d’Eden - nous ne comprenons pas de quoi nous parle la Bible.

Les rédacteurs de la Bible auraient voulu nous provoquer qu’ils n’auraient pas fait autrement ! Ne nous invitent-ils pas à prendre l’exact contre-pied de notre volonté "toute naturelle" d’exercer notre toute-puissance sur la Terre entière donc sur tous les autres êtres vivants et parmi eux, nos frères ?

Il faut signaler que ce n’est pas le seul endroit où la Bible nous prend à contre-pied. L’instauration du sabbat –littéralement jour chômé- s’inscrit dans une rupture délibérée avec les règles appliquées dans tous les pays où est pratiqué l’esclavage ! On sait ce qu’il en était, y compris dans la toute "récente" cité grecque ! N’oublions pas que Yahvé est d’abord et avant tout le "libérateur"
« Je suis Celui qui t’a fait sortir d’Egypte, la maison des esclaves ».

Il n’est donc pas surprenant que la Bible nous emmène sur d’autres chemins que ceux qui sont habituellement et naturellement suivis par la communauté humaine !
On pourrait aussi évoquer le « Tu ne tueras pas » auquel nous nous sommes empressés de rajouter « sauf en cas de … » comme le dit si bien Lanza del Vasto. Les premiers chrétiens qui refusaient de porter les armes quitte à mourir dans un cirque, n’auraient-ils pas compris le message évangélique, et notamment celui de Gethsémani ?
Nous préférons tordre le message biblique plutôt que de nous donner tort !


2) Le monde des Images et le monde de la Parole


Si nous voulons y voir plus clair, la première des choses qu’il nous faut nécessairement faire dans la société du spectacle où nous vivons désormais, c’est écarter les images trompeuses, les images médiatiques en tant qu’elles jouent le rôle de médium d’une réalité qu’elles transforment immanquablement. L’homme vu à la télé n’est qu’une image.

La tromperie, c’est de croire qu’il est en relation directe avec chacun d’entre nous qui le "regardons". L’homme en question est un "objet" de plus, quels que soient nos bons ou mauvais sentiments à la "vue" de son image. Cet homme est objectivé de par le traitement médiatique. Certes, la télé n’est qu’un médium (mot latin : moyen, milieu, lien), mais comme tout médium, il a le don de pervertir l’expérience de la réalité vécue, car ce qui défile sous nos yeux à l’écran, n’est qu’une réalité médiatique où la prouesse technique l’emporte sur toute autre considération. Aussi vite qu’elle est apparue, une image en chasse une autre. D’aucuns diront que nous sommes victimes des médias. Si tel est le cas, c’est que nous en sommes esclaves, mais rien ne nous empêche de sortir de cet esclavage. Il faut en effet sortir de cette emprise médiatique pour entrer en communication avec autrui, autrement dit,
sortir de ce monde de représentation pour entrer dans celui de la parole, une parole vraiment humaine, une parole "immédiatisée".

Sans ce mouvement, nous ne pouvons pas comprendre ce que veut nous dire la Bible, car celui qui nous parle "vraiment" n’est pas objectivable.
Il n’est pas le frais et joyeux communiquant vu ou entendu à la télé,
Celui qui nous parle est celui qui défie toute objectivisation, spécialement celle entretenue par tous les mass -médias contemporains. Là encore, ce n’est certainement pas par "plus" de médiatisation que cette Parole se fera entendre.

Cette parole-là parle au cœur de l’homme, à sa pensée, à son intelligence et à sa force d’action. Toute médiatisation est une entrave à la saisie de cette Parole vivante.


3) La « Loi de la liberté », la loi nouvelle


Il n’a échappé à personne que Jésus a parlé, mais qu’il n’a pas écrit :
les Évangiles ne sont pas non plus "dictés" par Jésus, par contre, le Coran lui, est écrit nous dit-on, sous la dictée de Dieu lui-même.
Jésus a écrit une fois lit-on dans les Evangiles, mais c’était sur le sol !

Autant dire qu’il a écrit pour rien, la moindre empreinte sur le sol se dissipe puis s’efface. Mais alors, ne nous a-t-on pas fait mention d’un passage inutile? Je ne le crois pas. Pour essayer de comprendre ce qui nous est dit, Il faut bien sûr, dans ces cas-là, se reporter à la situation, il faut replacer la scène dans son contexte comme on dit aujourd’hui. (Jn. 8, 8)

Cette scène apparaît au moment tragique où une femme se fait condamner à la lapidation
pour avoir commis l’adultère. Elle est condamnée au nom de la Loi inscrite sur le "marbre", des Tables de la Loi, Loi qui punissait de mort tout adultère, homme ou femme (Lév. 20, 10).

Jésus n’écrit pas une nouvelle loi, après celle de Moïse, mais Il pose le fondement de ce que Jacques appellera plus tard, -de façon aussi provocatrice que paradoxale- la « Loi de la liberté » (Jc. 2, 12), ou la « Thora de la Liberté » (version Chouraqui). Sa parole nous prend une nouvelle fois à contre-pied, Jésus ne se laisse pas enfermer dans l’acception courante de la Loi Mosaïque.

Et cette "Loi de la liberté" a concrètement le don de sauver cette femme de la mort, mais aussi de la libérer – et de nous libérer avec elle - en renversant et en transgressant ce que nous avions inscrits - à l’envers - sur le marbre des Tables de la loi.
« La loi a été faite pour l’homme et non l’homme pour la Loi » nous dit Jésus.
Jésus a sapé la puissance de cette Loi dont nous subissions le joug.

La puissance aurait pu consister à imposer une loi nouvelle et à la faire appliquer. Mais Jésus n’a pas choisi la voie de la puissance, il a choisi cette force qui parle au cœur de l’homme et qui n’est autre que celle de l’amour, de la liberté et de la non-puissance.

Dès lors, il ne s’agit pas bien sûr de singer les paroles et l’attitude de Jésus, ou pire d’en faire un maître incontesté en technique de communication, mais bien plutôt de puiser aux sources de la parole biblique de quoi transgresser la toute-puissance de ces lois intangibles, fussent-elles médiatiques, et redonner à l’homme la place qui lui revient au cœur de la Création et de la communauté humaine.

Il nous faut donc aujourd’hui exercer la Loi de la Liberté, qui précisément n’existera qu’en raison de l’Amour. Autrement dit, il faut pervertir cette parole médiatique qui est devenue quasi indétrônable et qui est désormais celle qui –contre toute apparence- est inscrite dans le marbre, afin de faire émerger une parole réellement vivante, une parole humaine et libératrice.

Là est la seule et vraie "domination" à laquelle nous devons tendre, nulle autre force n’aura cette "autorité". Cette force, c’est celle puisée au cœur de la Thora de la Liberté. (Jc. 1, 25)*


4) « A la tête, au premier rang de toutes les créatures »


N’ayons pas honte d’occuper « la tête » de la Création. En disant cela, nous ne disons pas que l’Homme et la Femme sont les premiers de la classe, qu’ils seraient supérieurs à toutes les autres créatures ! D’après la Genèse, ils seraient plutôt en dernière position, car ils ont été créés après toutes les autres créatures… si bien que tous les animaux seraient nos aînés (Darwin ne renierait pas cette assertion) !
Non, ce qui nous distingue fondamentalement des autres créatures, c’est d’avoir été créés « libres ».

Quand on parle de liberté on ne retient généralement que notre possibilité de dire non. Certes il est important de savoir dire non. Gardons-nous cependant de ramener ce non au non de l’enfant ! En effet, nous pensons généralement aux cas des enfants désobéissants. J’utilise à dessein cette image de l’enfant, car telle est encore l’image que nous véhiculons souvent d’Adam et Eve ! Non, la liberté a une toute autre dimension !

Nous avons été créés « libres » pour assumer notre rôle à la
« Tête de la Création ». (Jc. 1, 18).
Ce n’est pas aux animaux ou aux plantes que Dieu demande de nommer les autres âmes vivantes ! Ce n’est pas aux animaux qu’il est demandé de ne pas toucher aux fruits d’un seul arbre du jardin, celui de la "Connaissance du Bien et du Mal" ! Nous faisons un contresens si nous croyons que Dieu nous tente ou nous teste ! Cette connaissance du Bien et du Mal ne nous appartiendra jamais, même si –encore aujourd’hui - nous nous emparons de ses fruits ! Certes, il n’est pas bien de voler, mais là n’est pas la question !
Etre libre, c’est justement ne pas céder à la tentation de s’emparer de prérogatives qui ne nous appartiennent pas. C’est ne pas vouloir devenir Calife à la place du Calife, et pourquoi pas aussi mettre la main sur les fruits de l’arbre de "Vie" ! (« je suis la Vie » nous dit Jésus !) La Création est le fait du Créateur. Nous ne transformerons pas l’ordre de la Création. Être adulte, c’est justement comprendre cet ordre et savoir à qui on le doit. Quand je dis, à qui on le doit, il faut comprendre (il faut "savoir" nous assène-t-on en permanence, dans notre société –dite- de la "Connaissance" !) que

Celui qui a fait la Création l’a fait par Amour ! La clef de toute notre humanité est là !

Notre langue ne nous apprend-t-elle pas ce qu’est un couvre-chef ? N’apprenons-nous pas que le poisson commence à pourrir par la tête ? Oui, La tête est le siège à partir duquel nous exerçons notre liberté, le siège à partir duquel nous examinons et choisissons librement et à partir duquel nous "dirigeons" ou non nos vies ! Dans la majorité des cas, en effet, nous ne les dirigeons pas. Ce peut être la Loi qui les dirige, comme nous l’avons vu ci-dessus, mais ce peut être encore bien plus inquiétant quand c’est ce qu’on appelle aujourd’hui la force des choses qui nous emmène… le hasard, le destin… ou pire encore la Technique et tout son cortège d’impasses que nous "connaissons" parfaitement bien… et pourtant cela n’y change rien, car nous ne sommes pas libres, mais esclaves de la Technique ! N’est pas libre non plus, celui qui laisse libre court à tous ses penchants dits naturels. Ce sont eux qui finissent par s’emparer de lui…

L’ordre de la Création n’est pas réglé sur un ordre naturel que nous sommes censés connaître ou découvrir ! L’ordre naturel a longtemps été l’apanage de la Cosmologie, de l’Astrologie…. maintenant de la Science. Depuis toujours, on cherche à définir la loi "naturelle" ; sommes-nous des êtres doux, grégaires, sociaux, asociaux, monogames, polygames, etc. ?

Notre liberté en s’exerçant, bouleverse et tente de " dominer" l’ordre "naturel" des choses. Sinon, la liberté n’existe pas, elle n’est que suivisme, que conformisme à l’ordre "ambiant". Être libre c’est ne plus subir le joug d’aucune domination, mais c’est aussi assumer nos choix et ne pas retomber tout simplement dans un nouveau conformisme !

En effet, attention aux apparences ; ce n’est pas parce que nous avons désacralisé la Nature en y substituant la Technique que nous sommes débarrassés de la sacralisation. Notre nouveau Maître s’est paré de tous ses atours et désormais c’est lui qui impose sa loi !
Paul prévient ; vous avez été libérés, alors «… demeurez fermement dans cette liberté, et prenez garde de ne pas redevenir des esclaves » (gal. 5, 1), « On sait bien comment se manifeste l’activité de notre propre nature… » (gal. 5, 19 et ss).

St François exprime cette même liberté quand il prend le contre-pied des dérives de l’Eglise de son siècle en créant l’ordre des frères "mineurs"
– Le mineur, c’est le faible, l’humble à l’opposé du fort, du puissant-


L’homme n’a pas été créé pour dominer la Terre de toute sa puissance,
Il a été créé pour la liberté, la liberté d’aimer et de servir la Création et son Créateur,

« En marche les humbles ! Oui, ils hériteront la Terre » (Mt 5,5)*
Telle est la Liberté de Dieu et telle est Sa justice.



Christian Moreau
-Beaulieu sous Parthenay –Pâques 2012-



**Traduction André Chouraqui