SOMMAIRE

1 L’homme se croit « condamné » par une force invincible
2 L’homme est-il définitivement instrumentalisé par sa croyance ?
3 L’éthique, la religion, et l’hypocrisie.
4 La spontanéité, la liberté, la confiance


1) L’homme se croit « condamné » par une force invincible


L’homme moderne est libéré depuis longtemps de toute cette gangue religieuse qui lui a collé à la peau pendant des millénaires. Il s’est débarrassé de ces oripeaux qu’il exhibe désormais comme un trophée. Trophée remporté sur l’ignorance, sur la faiblesse et l’impuissance de tous ceux qui l’ont précédé. Victoire sur l’exploitation de croyances qui ne sont qu’histoires imaginaires et inventées... L’homme moderne ne se fera plus jamais prendre au piège de ces sornettes. L’homme adulte ne croit plus, c’est une personne majeure, libre et responsable qui ne cède plus aux fables de la religion. Qui pourrait contester cette évolution décisive maintes fois attestée, au sein de nos sociétés occidentales ? Personne ne doute de la désaffection de nos contemporains vis-à-vis de la pratique religieuse... notamment au sein des religions dites chrétiennes. Il est cependant quelques autres religions qui attirent davantage nos contemporains, comme l’Islam ou le Bouddhisme par exemple.

Et pourtant, cette perception de la religion est trompeuse, car bien des signes nous montrent que l’homme moderne est tout aussi croyant que du temps des cavernes. Si il existe un principe universel, c’est bien celui-là. Cependant, cette croyance religieuse s’exprime autrement que du temps de Lascaux.


« L’exemple du fascisme nazi nous a pourtant montré à quel point l’engouement d’ordre irrationnel, mystique et religieux pouvait s’emparer de presque toute une génération. Les grandes célébrations nazies des années 30 ne laissaient pourtant planer aucun doute sur la fièvre religieuse qui s’emparait de toute une nation en proie à la mystification nazie. Beaucoup d’intellectuels revenaient d’Allemagne littéralement extasiés par la grandeur et la puissance de ce "renouveau". Au moins y avait-il en Allemagne un idéal capable de transcender notre déclin civilisationnel ! Beaucoup d’autres intellectuels, y compris de brillants et insoupçonnables théologiens n’ont tout simplement pas vu par quelle formidable explosion mystique ont été transportées et subjuguées toutes ces populations….. car, outre Hitler et la fidélité éternelle à la cause nazie, nous avions de par le monde d’autres mystificateurs fameux comme Staline ou Mao Tsé-toung »(voir " la technique aujourd’hui ou le culte de la puissance"- sur Bible et Création)


Notre réalité contemporaine est plus que jamais pétrie de religions séculières

Il est des évènements qui finissent par nous ouvrir les yeux et nous mettre face à notre aveuglement et notre irrationalité. Aujourd’hui, l’objet de notre adoration est presque exclusivement déterminé par la science et la technique. Nos grandes religions traditionnelles ne sont là qu’en appoint, mais cet appoint peut être décisif nous le verrons ultérieurement. Malheureusement, comme lors des années 30 en Allemagne, nous créons les conditions de l’épanouissement de l'irrationnel. Les religions ne font que masquer la réalité et nous parlent de tout autre chose. La Science, elle, s'est tue sur le phénomène climatique, elle se tait aujourd'hui sur le mythe de la croissance. … Elle ne peut pas raisonnablement nous trouver les deux ou trois planètes dont nous aurions besoin pour satisfaire la progression indéfinie -et donc imaginaire- de notre croissance. Aussi nous prédit-elle désormais l’extinction de la vie...


Ainsi l’homme se retrouve-t-il enfermé dans un monde « condamné », avec la Science et la Technique à son chevet, pour ne pas avoir vu la réalité en face!
Car au fond, qu’est-ce qui nous pousse à entretenir notre inertie et notre irrationalité si ce n’est notre propre croyance?


Devant une impasse manifeste comme celle du dérèglement climatique, qu’est-ce qui nous empêche de remettre en cause la marche en avant de cet univers technique qui ne date que de deux siècles tout au plus ? L’homme moderne est anesthésié ; il réalise seulement qu’il est dans une situation sans issue, il ne voit aucune échappatoire. Et effectivement, il n’y en a aucune dans ce monde technique tel qu’il l’a construit, sauf à ce qu’il se détache radicalement de la croyance qu’il lui accorde et des promesses qu’il en attend ; bonheur, progrès, toujours plus,….

Sa croyance entretient son aveuglement et son irrationalité : Il se croit « condamné » par une force invincible à laquelle il est tenu enchaîné ; celle du « destin » et de la « Fatalité ». Il est sa propre victime :
victime du monde qu’il s’est créé


2) L’homme est-il définitivement instrumentalisé par sa croyance ?



Pour se libérer de cet enchaînement l’homme doit transgresser les croyances portées par tout le groupe auquel il appartient. Il doit s’écarter des sentiers battus et contester cette croyance commune. Tel celui qui combattait l’antisémitisme nazi des années 30. Tel celui qui contestait l’Église du Reich... Ce combat, au moment où il se passe, conduit à une grande solitude, car il s’agit de s’inscrire en faux vis-à-vis d’une croyance qui fait l’unanimité ou presque.

La croyance est portée par le grand nombre et c’est bien ce qui la distingue le plus de la Foi

Le chrétien, lui, tient pour juste quelqu’un qui est mort, abandonné de tous, dans la solitude la plus absolue. Les chrétiens devraient donc être, plus que tous les autres, capables de voir par eux-mêmes la réalité en face et d’affronter la solitude qui en découle! La foi individualise et s’adresse à l’homme et à son intériorité, la croyance, elle, s’incarne dans la foule, dans l’impersonnel, dans le : « Dieu est avec nous ». Elle fait miroiter un monde irréel et s’appuie sur des postulats imaginaires.

La croyance nous parle de tout autre chose que de ce que vit concrètement l’homme d’aujourd’hui, là où il est.

L’apathie générale vis-à-vis de la crise écologique majeure que nous vivons vient du fait que la Technique a démontré depuis longtemps sa suprématie et sa puissance -incontestées et incontestables à nos yeux -, mais aussi et surtout parce qu’elle reste –croyons-nous- la seule capable de nous sauver du péril qui nous menace. Même fissurée, cette croyance persiste.

Dans les années 50, Il ne venait à l’esprit de personne de s’intéresser au phénomène technique qui s’est universellement imposé depuis.

Le livre " La technique ou l’enjeu du siècle" était prêt à paraître en France ; mais ne disait-on pas à Jacques Ellul : « ce livre est impubliable, qui pourrait s’intéresser à un tel ouvrage ? » « Personne ne le lira » (voir PS)


Il est des tabous et des interdits qu’il nous faut transgresser si nous voulons ébranler le socle de croyances sur lequel repose ce monde technique qui nous échappe, nous domine et qui nous conduit tranquillement à notre fin.


Cela passera par une individualisation forte de notre manière de vivre, par un non -conformisme construit, durable, et raisonné mais aussi par le désert qui en découle. (Tout homme politique aujourd’hui fera campagne en défendant la croissance. Et cela nous apparaît éminemment "normal"). L’homme de cette société technique se caractérise par son extrême intégration. À l’image d’une personne droguée, il pense qu’il ne peut plus se passer du monde technique "actuel", il n’a pas idée d’en être le prisonnier et d’être en tout point conforme à ce que ce monde technique attend de lui.


3) L’éthique, la religion, et l’hypocrisie



Le sentiment religieux s’accommode tellement bien avec la morale et l’éthique d’aujourd’hui, fortement teintées d’humanisme, qu’il finit par en être la copie "conforme". Parfois même plus rien ne distingue l’un de l’autre sinon une référence à un Dieu abstrait, lointain, pour ne pas dire inexistant pour les minuscules êtres humains que nous sommes. Qui serait contre l’humanisme, la citoyenneté, la probité, l’égalité, la solidarité, ... quand toutes ces valeurs donnent des règles souvent indispensables au respect mutuel et à la vie en société, quand elles sont des modes de vie partagés et non pas tout simplement des codes ?

Mais combien de fois aussi, la morale, l’éthique et la religion sont-elles le paravent à un mal plus profond ! N’est-ce pas le fossé infranchissable qui s’est creusé entre Jésus et les pharisiens ? Aujourd’hui, on dit d’un pharisien que c’est un hypocrite. Pour nous, cela est même devenu un seul et même mot. Mais savons-nous qui étaient réellement les pharisiens du temps de Jésus ?


Ce qui se traduit par "Hypocrites" dans l’Évangile suivi par une cascade de "Malheur à vous….." n’a pas le même sens que celui qui lui est donné aujourd’hui. Ce terme hypocrite touche à l’essence de l’être humain, et non à ses seules qualités. Il est beaucoup plus profond que le terme usuel utilisé aujourd’hui. On pourrait plutôt parler d’avers et d’envers d’un seul et même individu, ce qui appelle –dans la bouche de Jésus- à une réelle conversion, à un retournement complet !

Dans l’Évangile, l’hypocrite "appartient" à un monde qui est l’envers de celui qu’il arbore.

Là encore, Jésus s’attaque à la racine des choses : la morale, la religion que vous affichez, vous les pharisiens, se voudrait être l’étalon de la foi et de l’amour -qui vous sont demandés dans la Bible- « mais ce n’est pas vrai » leur dit-il,

et il ajoute quelque chose qui généralement nous scandalise : "Malheur à vous..."

Nous qui sommes devenus de fervents humanistes, nous tolérons mal ce genre de propos. Mais n’est-ce pas parce que nous nous trompons sur le sens de ces paroles ? Jésus ne prédit pas une punition pour les pharisiens, les riches, les violents… il annonce seulement les conséquences tout à fait prévisibles qui découlent de la confiance que nous accordons à la richesse, au profit, à la violence,….. on dirait aujourd’hui notre attachement à tous nos moyens et "biens" techniques, aux bienfaits du progrès, à la croissance, …


Autrement dit, pour Jésus, la morale et la religion se distinguent fondamentalement de la foi et ce sont bien les piliers de la religion qui sont mis en cause par Jésus à travers les pharisiens qu’il traite d’hypocrites.

Mais pourquoi fallait-il critiquer aussi radicalement des valeurs, bien souvent généreuses, aussi communément admises par tout le corps social ? Pourquoi ne pas, au contraire exalter toutes ces valeurs plutôt que d’invectiver ceux qui en sont les représentants les plus zélés (les pharisiens du temps de Jésus étaient des Juifs très croyants et convaincus "oeuvrant" pour le bien commun, en versant par exemple, une grosse partie de leurs biens aux pauvres) et leur annoncer la mauvaise nouvelle du Malheur à venir ? Malheur à venir qu’on retrouve dans une prédiction contemporaine faite par J. Ellul : « Le vingt et unième siècle sera religieux(1) et de ce fait ne sera pas » prédiction qui me semble être une reprise des paroles de Jésus, pour notre génération ! L’histoire récente des religions séculières tel le nazisme et le maoïsme, pour ne citer que ces deux-là nous montrent à quel point c’est bien la collusion du politique et du religieux (exaltant le pouvoir, la puissance, le devoir, le sacrifice, le djihad…) qui génère des conflits qui sont à proprement parler inexpiables, générateurs d’une violence inouïe de type sacrificiel… et au vu des moyens de plus en plus efficaces dont nous disposons aujourd’hui, …. nous pressentons le pire ! Nous pouvons toujours dire que nous n’utiliserons pas tous les moyens de destruction massive dont nous disposons…. (A-t-on pu un jour, juguler ne serait-ce que la pollution généralisée ?) sauf que quels que soient les moyens techniques qui ont été créés- tous, absolument tous- ont fini par être utilisés ! L’éthique ne sert que de passoire qui retient un peu d’écume, mais surtout, elle masque la réalité dictée par l’impératif technique ! Cet impératif technique se dissimule derrière l’éthique ou l’esprit religieux, quand il ne les requiert pas pour son œuvre bienfaitrice : sauver la planète par exemple !

C’est bien la collusion de la religion et de la politique qu’il nous faut remettre en cause. C’est en se rangeant résolument du côté de la laïcité que nous serons le meilleur soutien à la cause de ce monde et à sa survie. Car nous aurons beau réclamer plus de morale, d’éthique, plus de généreux élans religieux, tout cela ne fera que renforcer le péril réel car nous prêterons une dignité morale, éthique ou religieuse à une réalité qui est tout autre (2), et qui à l’inverse, utilisera la morale, l’éthique et les élans religieux pour nous manipuler(3).


(1) Beaucoup de pays arabes récemment libérés, dont on dit pourtant qu’ils entrent enfin dans l’ère moderne et la démocratie, envisagent l’application non pas d’une loi civile mais d’une loi religieuse : la chari’a.

(2) « Imbécile, qui croyez défendre ce qui a disparu depuis longtemps » (en parlant de la démocratie) dans " Illusion politique" J. Ellul -1965. Pour J. Ellul, la démocratie est le contraire d’un donné qu'il faudrait défendre ! Le contraire de ce qui va nécessairement arriver....... après par exemple les printemps arabes ! « Elle est exactement le contraire de la pente naturelle et historique » (page 320 - livre de poche)

(3) Sauver des vies grâce aux OGM en clonant des organes humains à greffer sur des personnes malades autorise l’introduction d’une technique vivement combattue par ailleurs. Refus des aliments OGM dans un cas, mais acceptation du clonage thérapeutique dans l’autre, alors qu’il s’agit là d’une seule et même technique ! Mais ne dit-on pas que grâce aux bio -technologies l’homme s’approche enfin de l’immortalité ?


4) la spontanéité, la liberté, la confiance



« Si vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme les petits enfants.. » (Mt. 18, 3)
En général, nous sourions à ces paroles gentillettes et candides dites par Jésus et nous n’y accordons que peu d’importance. Nous voyons seulement parfois le pape bénir les enfants. Mais jamais nous ne concevons une portée ontologique et théologique sérieuse à de tels propos.

Et pourtant, on peut considérer qu’il s’agit là d’un des passages les plus explosifs de l’Évangile. Là encore, la religion est désappointée vis-à-vis de cette sorte de conversion.

Comment pourrions-nous décréter, ou même simplement nous fier à la spontanéité, à la liberté, à la simple confiance d’un enfant ? Toutes les règles que nous édictons, qu’elles soient morales, éthiques ou religieuses ne peuvent en aucun cas s’appuyer sur ces expressions de la vie ! Comment ne pas être désarmés ? Faut-il revenir dans le ventre de sa mère va jusqu’à demander Nicodème ?


Les eaux vives (5), ne peuvent être enfermées, ni même annexées par notre éthique et par notre religion. Elles ne seront jamais prisonnières, pas même d’un tombeau.

Et c’est bien cela que nous apprend la Bible,

depuis l’Arbre de vie planté au milieu d’Eden
jusqu’à la Croix de Jésus-Christ plantée au milieu du monde où nous vivons !


Christian Moreau
Beaulieu sous Parthenay- 15 juillet 2012





(5) « Car mon peuple a commis deux crimes : ils m’ont abandonné, moi la source d’eau vive, pour creuser des citernes, citernes lézardées qui ne tiennent pas l’eau » (Jr. 2, 13) -Bible de Jérusalem-


PS : J’ai découvert J. Ellul au début des années 70 lors d’une édition pirate de son livre "la Technique ou l’enjeu du siècle". J. Ellul avait confié le manuscrit à son ami Jean Coulardeau, car aucun éditeur ne voulait en assurer la réédition ! Deux autres livres, eux, ne sont jamais parus. "Éthique de la sainteté" devait paraître à titre posthume conformément aux vœux exprimés publiquement par J. Ellul. Pendant 20 ans j’ai cherché, interrogé. J’ai découvert ceux qui ont lu ce manuscrit et sa transcription dactylographiée. Mais le terrain était miné.

Tout le monde se désintéressait de l’affaire et se disait parfaitement ignorant de ce que je racontais ! Je sais que dans certains pays, on fait disparaître ou on détruit des manuscrits au grand dam de tous nos chercheurs et intellectuels occidentaux... Depuis, j’ai compris qu’ici, personne ne s’offusque de modifications faites sur des manuscrits comme ceux de Jacques Ellul, personne ne dit mot, mais tout le monde se gargarise de la pensée d’un homme qui est parti sans avoir pu faire respecter son œuvre…

« Ce livre, tu ne le verras jamais » m’avait confié Jean Coulardeau, il y a une quinzaine d’années. Jean Coulardeau n’est pas homme d’Église, mais c’est quelqu’un qui m’a montré comment lutter par le moyen de la vérité.
L’important m’a-t-il appris c’est que ce soit la vérité qui l’emporte......
J. Ellul rapporte le combat de son ami, en exemple, dans son livre Anarchie et Christianisme...

Quarante ans (chiffre symbolique s’il en est !) après "La technique et l’enjeu du siècle", nous avons préparé l’édition du livre "Technique et théologie" jamais paru lui non plus. Nous l’avons remis à la famille. …

Comme disait J. Ellul –de façon prémonitoire ?- après avoir présenté son livre : "Éthique de la sainteté" « Dieu fera ce qu’il entend de mon œuvre ». Quant à Jean Coulardeau, il dit –à mes yeux- à peu près la même chose ; toujours se battre avec la force de la vérité, c’est la Vérité notre force, un jour, Elle l’emportera.