SOMMAIRE
1) Le Voile et les prêtresses de Corinthe
2) La morale et la foi
3) Quand la hiérarchie s’inverse
4) « La Femme est la gloire de l’homme »



1) Le Voile et les prêtresses de Corinthe



Je sais qu’il est difficile aujourd’hui au moment même où la notion de couple homme-femme vole en éclat de s’emparer d’un sujet comme celui du voile qui véhicule tant de présupposés touchant au rapport homme-femme ; présupposés qui sont souvent source de divisions et d’incompréhensions quasiment insurmontables.


Aussi commencerais-je par préciser que Paul ne tient absolument pas un discours de moraliste dans son Épître aux Corinthiens et qu’il ne mène pas un combat contre la prostitution en préconisant le voile (1). Il mène un combat contre la sacralisation de la prostitution, c’est quelque chose de tout à fait différent.
Il défend l’honneur d’une foi basée sur l’amour et la liberté.


Mais est-il besoin de préciser qu’il ne s’agit pas de l’amour sous l’aspect affectif, sentimental, ou filial du terme, ni de l’amour tel qu’on l’identifie aujourd’hui à la relation sexuelle. C’est certainement pour désacraliser cette union sexuelle pratiquée avec les prêtresses de Corinthe que Paul se démarque en prônant cette "différence" (2) perceptible aux yeux des nouveaux adeptes de la toute jeune Église chrétienne. Ce n’est pas dans l’union sexuelle avec les prêtresses qu’on se rapproche de Dieu.


« Mais toute femme qui prie ou prophétise tête nue fait affront à son chef ; car c'est exactement comme si elle était rasée. Si la femme ne porte pas de voile, qu'elle se fasse tondre ! Mais si c'est une honte pour une femme d'être tondue ou rasée, qu'elle porte un voile ! » (1 Cor. 11, 5-6) Remarquons que les femmes chrétiennes prophétisent. Ce ne sont pas seulement les prêtresses, ce sont bien les femmes. Donc « Toute femme (chrétienne) qui prie ou prophétise » fait partie intégrante de la communauté au même titre qu’un homme. Il n’est pas question d’empêcher les femmes de s’exprimer publiquement lors du culte ! Rappelons que les officiantes du Temple de Corinthe étaient des esclaves ! … « Il n’y a plus ni esclave, ni homme libre » nous dit Paul, mais nous y reviendrons dans un instant…



2) Morale et Foi



Même en ayant dit cela, je sais aussi qu’il est encore plus difficile aujourd’hui de reprendre le texte de Paul afin de montrer qu’il ne nous parle pas de l’art de vivre en couple. Il nous parle de l’art de vivre en couple « devant Dieu », comme il le dit dans son Épître aux Corinthiens. Paul distingue toujours très précisément son enseignement relevant de la foi chrétienne avec celui qui consiste à conseiller tout un chacun vivant dans la société telle qu’elle est. Il est vain de recommander de « tendre la joue à celui qui te frappe» à tout un chacun, si cette recommandation ne tire pas son autorité de quelque chose auquel on tient plus que tout.

Autrement dit, les paroles de la Bible, l’enseignement de la Bible, donnent sens à la volonté de « tendre la joue à celui qui te frappe», car cette recommandation est tirée d’un livre qui, pour certains, renferme la volonté de Dieu pour l’homme, mais tout le monde ne cherche pas le sens de sa vie en lisant la Bible, et en adhérant à son message ! Là est toute la question de la laïcité d’autant plus que l’amour du prochain ne se décrète pas.


Il faut distinguer, comme Paul le fait, le discours à destination de la société laïque qui sera souvent là pour "relativiser" la situation -la morale par exemple change considérablement d’une époque à l’autre- et le discours s’adressant à ceux qui veulent que leur vie soit « devant Dieu ».


Il y a donc des recommandations parfois fragiles et incertaines de l’homme Paul, ("je vous dis cela, moi Paul, homme parmi les autres hommes") et il y a des recommandations souvent très affirmées de l’apôtre Paul qui parle au nom de la foi en Jésus-christ (3) :


« Il n'y a plus ni Juif, ni Grec ; il n'y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n'y a plus l'homme et la femme ; car tous vous n'êtes qu'un en Jésus-Christ » (Gal. 3, 28) (4) Et c’est bien sûr à partir de ces paroles-là qu’il faut lire avec discernement les fameux passages concernant le voile !



3) Quand la hiérarchie s’inverse



Ce nouvel homme, "ni grec, ni juif, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme" aurait dû nous inviter à sortir de la vision "morale" que nous avons immédiatement collée aux textes de Paul concernant le voile. Bien plus, Paul fait explicitement référence aux récits de création d’Adam et Ève, aussi aurions-nous dû comprendre que pour Paul les récits de création ne sont en rien des récits traitant de la sexualité, de la tentation et de la faute bien évidemment attribuée à Ève, ….


Mais les relents de cette perception sont toujours aussi tenaces, bien que tous ces textes démontrent le contraire de ce que nous voulons qu’ils véhiculent !


La faute dont nous parle la Bible n’est pas une désobéissance ou une transgression morale, c’est d’abord et avant tout, ce qui rompt la relation à Dieu. L’homme se retrouve dans le malheur, car il est hors de la présence de son Dieu. Théologiquement la faute, c’est ce qui induit la rupture avec ce Dieu. Le lien est coupé et l’homme sombre dans la Mort. C’est de cette Vie et de cette Mort que nous parle la Bible ni plus, mais ni moins non plus ! Il ne s’agit donc pas des péchés véniels ou capitaux qui eux sont essentiellement du ressort de la morale.


Vu ainsi, la "hiérarchie" homme–femme, esclave–homme libre que nous discernons immédiatement et "naturellement" dans les lettres de Paul est à reconsidérer du tout au tout. Cependant, gardons-nous maintenant de sombrer dans une autre ornière qui consisterait à spiritualiser tout cela, pour n’en faire qu’une affaire qui ne concernerait plus tous nos rapports humains, notre vie de tous les jours. C’est justement tout l’inverse :


Le nouvel homme est face à ses responsabilités, il est en situation d’exercer son autorité et il est en situation d’assumer ses actes.
C’est à lui de donner le sens, de ne pas se tromper de chemin ; c’est à lui de mener, de conduire par le service et dans l’amour ; c’est à lui qu’incombe de ne perdre aucun des plus faibles et des plus petits.
C’est uniquement dans cette perspective que nous pouvons réellement comprendre certains termes utilisés par Paul.


Quand Paul nous parle de l’homme qui est « le chef », ou « la tête de la femme» selon les traductions, il nous faut bien comprendre que le chef ne peut être que le serviteur ! Celui qui veut être le chef, celui qui veut être le premier se fera serviteur dit Jésus et il aimera son proche comme lui-même !


Non seulement la hiérarchie s’inverse, mais seul compte l’amour porté à autrui ! Il n’y a aucune place pour user de son pouvoir, de sa puissance, ou de la contrainte sur autrui, l’amour ne peut se vivre que dans la liberté.


« Aimer son prochain », voilà bien une phrase révolutionnaire, car dans le couple, cela veut dire : aimer sa femme ! L’amour de sa femme ne serait venu à l’idée de personne à l’époque de l’Antiquité ! Paul reprend à son compte l’amour du prochain dans toute sa radicalité et il l’applique au couple en brisant la hiérarchie dont nous sommes si coutumiers. Je pense aussi que Paul prend le contre-pied de l’attitude d’Adam dans le livre de la Genèse. Adam a fait porter la faute sur la femme. Et Paul nous dit non, non, Adam est tout à fait responsable ! Il a voulu esquiver la faute et en plus, il la reporte sur Ève, mais l’homme nouveau, lui, s’accomplit dans l’Amour.



4) « La Femme est la gloire de l’homme »



De même, quand Paul dit que la Femme est tirée de l’homme, nous y voyons tout de suite une marque d’infériorité ! Je crois au contraire que cette reprise des récits de création devrait encore aujourd’hui – tout autant que dans l’Antiquité- nous faire réagir dans le sens inverse.


L’homme, lui, a été tiré de la glèbe ! Et d’ailleurs, Paul ajoute pour bien se faire comprendre « l’homme naît de la femme ». À qui le plus grand honneur au glébeux -du mot hébreu : Adam- ou à la vie -du mot hébreu : Ève ?


Les Évangélistes n’insistent-ils pas sur le fait que c'est à des femmes – considérées souvent comme non crédibles - que Jésus se révèle en premier, le matin de Pâques, avant tous les autres disciples hommes ! Qui est-ce qui révèle en premier la gloire de Dieu sinon Marie de Magdala et les autres femmes ? « Ils tinrent ces discours pour des rêveries, et ils ne crurent pas ces femmes » (Lc. 24, 11) La gloire signifie "la révélation de" : « Jésus-Christ glorifie Dieu en le révélant aux hommes comme Dieu d’amour » La subversion du Christianisme -J. Ellul -Le Seuil- 1984 p. 92


Et là aussi, il faut manier les termes de Paul avec une grande précaution. Pourquoi Paul dit-il que la femme a été créée à la gloire de l’homme. Non pas pour magnifier le glébeux -comment a-t-on pu véhiculer une idée pareille ? Mais pour le "révéler", c'est-à-dire pour révéler ce qu’il est en vérité, ce qu’il est « devant Dieu » !

C’est par la femme que la vie humaine a proliféré…… c’est par elle qu’est né le messie –pour les chrétiens- et c’est aux femmes que le Christ vivant se révèle à l’aube de Pâques. Dès le livre de la Genèse, nous avons connaissance de ces promesses faites à la femme. Et c’est au moment même de Pâques que les textes du premier testament rejoignent ceux du deuxième ; la Vie l’a emporté sur la Mort, non pas seulement spirituellement, mais aussi matériellement. L’homme nouveau est éclairé par la lumière de Pâques.


Dès lors, quand Paul parle de la femme comme étant dépendante de l’homme… Il faut immédiatement ajouter la suite du texte : « La femme n’est point sans l’homme, ni l’homme sans la femme » et « ils ne feront qu’un » lit-on dans la Genèse. Ainsi, par exemple, la faute –qui, rappelons-le, n’est pas "morale"- ne repose pas uniquement sur la femme ! La tentation, comme la faute reposent sur la femme et sur l’homme. Et le salut...


Nous voyons bien ainsi que les propos de Paul sur l’autorité de l’homme sur la femme, sur la dépendance de la femme par rapport à l’homme, sur la femme créée à la gloire de l’homme, sont tous à relire à la lumière de cette Théologie de la Grâce et de la liberté issue de l’amour manifesté en Jésus-Christ. Les notions de machisme, d’autoritarisme et de guerre des sexes sont battues en brèche une fois que l’on a écarté les à priori et que l’on s’astreint à changer de grille de lecture.


Et alors, nous pourrons nous aventurer sur un chemin étroit qui est celui de l’Amour et nous pourrons Hommes et Femmes suivrent les traces du premier Homme, de celui qui nous a précédés et que nous appelons Jésus-Christ (5).



Christian Moreau

Beaulieu sous Parthenay le 3 Octobre 2012

(1) Selon Strabon qui écrit aux débuts de l'ère chrétienne, (géographe, historien et philosophe Grec qui parcourut l’Empire romain), on y pratique la prostitution sacrée : « le temple d'Aphrodite à Corinthe était si riche, qu'il possédait à titre de hiérodules ou d'esclaves sacrées plus de mille courtisanes, vouées au culte de la déesse par des donateurs de l'un et de l'autre sexe. » aux fins notamment de protéger la ville grecque.

(2) Je tiens cette indication d’un éminent professeur spécialiste de droit romain (il n’y a qu’une seule chaire en France) : « se raser les cheveux était un signe de prostitution. Paul dit alors que les femmes chrétiennes n’ont pas à se couper les cheveux car elles ne sont pas des prostituées ». La subversion du Christianisme -Le Seuil- 1984 p. 94-95

(3) Il s’agit bien évidemment d’un seul et même individu (indivisible !) ! Je sais les critiques qui pèsent aussi sur l’œuvre de Jacques Ellul qui a mené de front un travail d’ordre sociologique en résonance avec un travail d’ordre théologique. Il n’y a pas double discours, mais une convergence de discours : Ellul comme Paul s’adressent d’une part à des contemporains confrontés au monde, et d’autre part à ces mêmes contemporains présents au monde et puisant leur espérance dans le message biblique. Faut-il ajouter que l’Espérance n’est pas une échappatoire propice à son petit confort personnel ! Si « résister, c’est exister »,
"Espérer", c’est résister dans la foi au Dieu de Jésus-Christ

(4) Nous retrouvons ce même passage dans plusieurs Épîtres : 1 Cor. 12, 13 et Col. 3, 11. « Il n’y a plus ni circoncis ni incirconcis, ni esclave ni libre…. ni juifs, … ni barbares …. »

(5) « Je mettrai ma Loi au plus profond d'eux-mêmes, je l'inscrirai dans leur cœur, je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple » Jérémie 31, 31-34.