1) La convoitise à l’ère de la Technique
2) La convoitise au prix de la liberté
3) Au commencement était la convoitise…
4) L’ «Amour » ou la « Chute »



1) La convoitise à l’ère de la Technique


Il est curieux de constater que nous n’attachons pratiquement aucune importance à un phénomène extrêmement répandu qui anime aujourd’hui la majorité des hommes et des femmes de cette planète en quête de « toujours plus », jusqu’au point de piller et d’épuiser la planète sur laquelle ils vivent et de la dévorer à leur dépens. La convoitise est, grâce à la Technique, si communément admise et généralisée dans nos sociétés modernes qu’elle s’offre un statut de choix dans notre nouvel univers mondialisé…. Je ne vais pas m’appesantir sur l’attractivité que suscitent les toutes dernières trouvailles de la technologie, il suffit de considérer l’irrésistible attrait d’un super téléphone mobile intelligent, de la dernière tablette androïde, de la molécule miracle..... de la nouvelle voiture propre… pour admettre que

L’ère technique s’est prodigieusement développée de concert avec la convoitise pour tout et par tous. D’ailleurs, pouvoir s’offrir tout ce qui nous est quotidiennement proposé grâce aux progrès de la Technique n’est plus l’objet d’aucune discussion : cela va de soi.

Les milliards consacrés à la publicité -on ne touche pas à ce monstre sacré- et non à la résorption de la crise, sont uniquement là pour faire de nous de bons adeptes de cette société uniforme qui a conquis le monde entier. La publicité et la propagande en sont de puissants moteurs et il y a longtemps que tous nos techniciens, communicants, psychologues et sociologues se sont mis à l’œuvre et se dévouent à son service.

La Technique est aujourd’hui le seul et unique modèle de société, tous les autres sont enterrés ou moribonds, nous nous répétons inlassablement cette flatteuse formule : « La Technique dépend de l’usage qu’on en fait ». Ainsi la Technique serait semblable à un agneau inoffensif et sans défaut qu’il suffit de mener à notre guise.

Tous les « fruits » que la Technique étale sous nos yeux ne susciteraient pas notre convoitise et nous ne cèderions en rien à leurs délices ? Nous serions maîtres de la Technique et nous déciderions librement du chemin que nous lui ferions suivre ? Rien ne nous attirerait irrésistiblement à elle, et la convoitise ne serait en rien le piège qui nous est tendu ?

Céder à la convoitise suscitée par ce monde technique ne relèverait pas du registre éthique ? Pourquoi résister à toujours plus de confort, à toujours plus de liberté, à toujours plus d’aisance et de biens matériels ?... cela n’a aucun sens.
Ce choix de société résulterait d’un choix libre et délibéré, l’homme moderne n’aurait jamais autant été maître de son destin….



2) La convoitise au prix de la liberté


…. Et bien, tout cela, comme l’ont suffisamment démontré des Yvan Illich ou des Jacques Ellul, tout cela repose sur des "croyances" extrêmement fortes et universellement admises qui ont pour ressort principal notre « Liberté ».
«La Technique est l’instrument de notre liberté » et « La Technique dépend de l’usage qu’on en fait » sont des croyances qui ne souffrent aucune contestation. Ces croyances sont fermement établies au Panthéon de l’évidence.

C’est une seule et même technologie qui permettra de guérir et de tuer. L’art de la guerre et l’art de la médecine sont nourris à la même mamelle du progrès technique. Nous pensons donc raisonnablement que nous pouvons orienter la Technique ; prendre le bon et jeter le mauvais, puisque c’est bien connu la Technique est neutre, elle n’est ni bonne ni mauvaise. Malheureusement nous nous sommes construits une « réalité virtuelle » qui n’a rien à voir avec ce que les hommes vivent concrètement dans cette société-là.

Avons-nous encore jamais vu un pays décider de "ne pas utiliser" des armes qui lui garantissent de vaincre l’agresseur qui veut le détruire : le non-usage de ces armes est inenvisageable. En effet, considèrerions-nous qu’un pays qui refuserait d’utiliser ces armes en cas de péril de mort est un pays libre ? Considèrerions-nous que ce pays est parfaitement libre de ne pas les utiliser ? Il va de soi, qu’en cas de péril ultime, l’utilisation de ces armes s’impose. La « nécessité », l’ « obligation » de se défendre l’emporte sur toute velléité de liberté de choix. Le choix s’est fait au moment de se doter de cette « meilleure » technologie. Les réticences éthiques n’ont jamais empêché la mise en œuvre d’une nouvelle application technique réalisable. Celle-ci finit toujours par voir le jour. Une fois le choix entériné, nous ne pouvons décider librement de l’utilisation ou non de cette technique. Et ceci est vrai pour toute les techniques quelles qu’elles soient, Qui refusera l’organisme génétiquement modifié qui sauve des vies humaines ? Qui s’abstiendra de l’arme atomique quand le pays est menacé de mort ? Qui refusera les techniques de procréation destinées à « trier l’humanité dans l’œuf » ( J. Testard) ?

Chaque technique a son champ d’application qui finit par s’imposer au nom de son efficacité propre. Toute nouvelle découverte technique sera un jour appliquée. Notre liberté est inopérante face à l’efficacité dont fait preuve la Technique. Autrement dit « « La Technique ne dépend pas de l’usage qu’on en fait » (J. Ellul).

En convoitant tout ce que la Technique nous offre et nous promet, nous nous retrouvons enfermés, emprisonnés par elle.



3) Au commencement était la convoitise…


« Les fruits étaient désirables, séduisants à voir… »

Voilà ce à quoi nous sommes confrontés depuis des temps immémoriaux, nous dit le livre de la Genèse. Et il faut être aveugle pour ne pas s’interroger aujourd’hui même sur toutes nos prodigieuses réalisations techniques qui inondent nos vies d’êtres humains du troisième millénaire.

« Bien sûr que tu peux en manger, tu ne mourras pas, et si tu en manges tu seras comme Dieu. »
En ces quelques mots, nous sommes mis face à une force à laquelle il est extrêmement difficile de ne pas céder ! Pourquoi faudrait-il refuser une si belle promesse ? Nous savons qu’Adam et Ève y ont cédé. Autant dire que nous aussi, nous sommes comme eux lourdement exposés et terriblement vulnérables, tout particulièrement aujourd’hui. Dans la Bible, Adam et Ève, l’homme et la femme, c’est nous. Ce ne sont pas des héros capables de travaux herculéens, ce sont simplement des êtres humains qui cèdent à la convoitise.

Mais par contre, le défi qui les assaille est loin d’être anodin et superficiel, l’enjeu est de taille, puisque même le serpent les rassure et s’empresse de leur annoncer qu’ils ne vont pas mourir.

Cet enjeu crucial peut-il simplement dépendre de l’obéissance ou de la désobéissance à un ordre, fut-il un ordre divin ? Bien évidemment non.

Cet enjeu est conditionné à la confiance qu’Adam et Ève accordent à la parole de leur Dieu.

Et c’est là où la ruse du Serpent est parfaite. Ne cherchons pas le Serpent ailleurs qu’en nous-mêmes ! C’est une erreur de "personnifier "Le Tentateur ou le Diviseur appelé serpent dans la Bible :
« Mais chacun est tenté quand il est attiré et amorcé par sa propre convoitise »
(Jc 1, 14)

" Si ton Dieu est bon, vous ne mourrez pas ! Et si Dieu ne veut pas que vous mangiez du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, c’est qu’il ne veut pas que vous deveniez vous-mêmes des Dieux ! "

Le ressort de la convoitise est remonté…

Et il suffit de relire l’épisode de Babel pour mesurer toute l’importance que la Bible accorde à ce Mal. Dieu n’est pas le bienvenu à Babel, l’homme tente d'atteindre et de percer le ciel, de s’emparer du divin –on pourrait dire aujourd’hui d’atteindre l’immortalité par exemple.

La convoitise est donc bien ce qui est depuis le début de notre histoire une des plus importantes pierres d’achoppement sur la route des êtres humains, telle que décrite dans la Bible.

Bien évidemment, il faut lire ces passages en se demandant si cette convoitise constitue à elle seule la raison d’être de ce texte ou si cette réalité humaine nous est décryptée pour nous ouvrir l’accès à une autre réalité.

Et de toute évidence, pour le croyant, cette autre réalité, c’est celle de l’Amour.

Si Dieu est l’auteur de la Création et qu’il l’a destinée à l’homme. Si Il lui en a fait don, c’est tout à la fois pour nous manifester sa bonté, et pour être face à un répondant dans une relation d’amour. Le Créateur vit que cela était « bon ». Nul doute que si cette Création est déclarée bonne, c’est que son auteur est bon et qu’il l’a créée pour la « donner » aux hommes. Tout lecteur attentif de la Bible comprend que « la Création est un don ». Et ce don est destiné à l’homme et la femme qui le reçoivent, ou non, comme un don.

Car telle est la question que ce livre nous pose. Ce don, même si il est borné par une limite, par une interdiction, ce don émane-t-il d’un Dieu bon et qui veut notre bien (3) ?

La limite posée par Dieu nous apparaît-elle comme injuste, comme un frein à notre épanouissement personnel ? Auquel cas, à quoi bon tenir compte des limites qui me sont fixées, pourquoi entretenir cette relation qui m’empêche de me réaliser ? Beaucoup de chercheurs ont tenté d’expliquer quels pouvaient être ces « fruits » de la « connaissance du bien et du mal » en oubliant d’insister sur le fait que rien de Mal ne pouvait émaner du Bien. La Création est dès le début placée sous le Bien, sous la « Bénédiction » de Dieu. L’attitude de Dieu ne peut pas être plus explicite. Adam et Ève commencent leur libre aventure en négligeant le don qui leur est fait et en se laissant entraîner par la convoitise.

Si vous mangez de ces fruits, vos yeux s’ouvriront : Il vous manque quelque chose qui ne vous a pas été donné. Ce Dieu n’est peut-être pas aussi Bon qu’on le dit. La séduction, l’attirance exercée par les fruits de cet arbre, alors que tous les autres leur étaient accessibles n’est compréhensible que si s’installe la défiance envers Celui qui n’est peut-être pas aussi bon et généreux qu’on le dit…. Nous parlons souvent du doute, à propos de la croyance ou non en Dieu… mais la Bible nous parle, elle, du doute entretenu vis-à-vis de ce Dieu-là. Le doute est sous-jacent à la convoitise. Pourquoi ne pourrais-je pas manger aussi de ce fruit ? Pourquoi ne m’accorde-t-on pas le droit de le faire ? Pourquoi ce Dieu m’enjoint-il de n’en pas manger ? Mais si le texte nous présente ainsi « notre Genèse », c’est justement pour nous prévenir de tout danger. Le Dieu de Bonté ne peut vouloir que ton bien. Ce Dieu-là ne peut pas avoir fait la Création bonne, la bénir et lui vouloir du bien et d’un autre côté, la maudire et lui vouloir du mal ! Et quand on veut du Bien à quelqu’un, c’est qu’on l’aime et que cette relation d’amour est ce qui nous est le plus cher.

En doutant de sa Bonté, tu te coupes de ses dons et de ses bienfaits qui deviennent objets de ta convoitise. En t’en emparant, tu espères acquérir un bienfait, mais en réalité le bienfait et la bénédiction t’échappent, puisque tu nies l’existence du Bienfaiteur, tu nies ainsi l’existence de l’Amour.



4) L’ «Amour » ou la « Chute »


Pour terminer cet article trop court, je ne résiste pas à la tentation de reprendre la définition de l’Amour telle qu’elle nous est donnée dans la Bible et qui apparaît sous le mot grec d’Agâpé. Ce mot d’amour est tellement galvaudé et utilisé à tort et à travers (surtout en français) que personne ne sait de quoi nous parlons quand nous utilisons ce mot extrêmement banalisé.

Ces lignes devraient faire scandale dans nos têtes et dans nos vies, car comment définir un acte inassimilable, irrécupérable, étranger à ce monde … Si l’Amour est un don, quoi de plus étranger à une société où l’argent, le rendement et le profit sont rois ? Que le don devienne un mode de vie en société, et qu’ainsi nous désacralisions l’Argent, et tout notre monde capitaliste s’écroule ! …..
Vous l’avez remarqué, l’Amour dont on parle ici n’a rien d’un Amour mondain !

« Que je parle les langues des hommes et des messagers, si je n'ai pas l'amour, je ne suis qu'un gong retentissant, qu'une cymbale tonitruante. Que j'aie l'inspiration, que je sache tous les mystères et toute la connaissance, que j'aie toute l'adhérence, à transporter les montagnes, si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien. Que je distribue tous mes biens, que je livre mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas l'amour, cela ne me profite en rien. L'amour patiente, l'amour est accueillant, il n'est pas jaloux, pas vantard, pas gonflé, pas malfaisant. Il ne cherche pas son intérêt, il ne s'irrite pas, il ne pense pas à mal. Il ne se réjouit pas de l'injustice, mais il se réjouit dans la vérité. Il couvre tout, il adhère à tout, il espère tout, il endure tout. L'amour ne déchoit jamais. » Première lettre aux Corinthiens, chapitre 13, versets 1 à 8a - Bible André Chouraqui - (4) 1987

L’amour, ici, nous est décrit, mais l’intention de Paul me semble aller au-delà. Paul nous renvoie à Celui qui, pour nous, a incarné l’Amour ; un certain Jésus-Christ qui n’a pas "convoité" d’être l’égal de Dieu !

Au final, je reprendrai un texte qui n’arrête pas de nous surprendre, tant l’amour qui nous y est décrit est un amour gratuit, qui n’attend rien en retour, un amour absolument désintéressé, un amour pleinement humain qui rejoint sans le savoir l’attente de Dieu….

C’est une scène chez Matthieu ch. 25, 38-40. C’est l’histoire d’un royaume où seuls comptent les actes de l’Amour !

« Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. « Les justes lui répondront : Seigneur, quand t'avons-nous vu avoir faim, et t'avons-nous donné à manger ; ou avoir soif, et t'avons-nous donné à boire ? Quand t'avons-nous vu étranger, et t'avons-nous recueilli ; ou nu, et t'avons-nous vêtu ? Quand t'avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous allés vers toi ? Et le roi leur répondra : Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites. »

Le reste de l’histoire, c’est l’histoire d’une « chute » (5), une chute dans l’abîme, une chute consécutive à l’absence d’amour. En définitive, le Roi élimine rien, il élimine de son Royaume l’absence d’Amour et

Il y installe- L’Amour qui ne déchoit jamais- et qui était à l'oeuvre dès la fondation du monde.



Christian Moreau

Beaulieu sous Parthenay Pâques 2013


(1) Éthique du Nouveau Testament Heinz-Dietrich Wendland Labor et Fides

(2) Se référer à la parabole du Bon Samaritain ( Lc 10, 30-35). Cette scène a été peinte avec force et conviction par Eugène Delacroix. Rappelons-nous que le Samaritain est un "étranger" au peuple juif, et que c’est cet étranger qui se préoccupe et qui secoure cet homme laissé à demi mort par des brigands. Le prêtre et le religieux qui sont passés par là, sont passés "outre" nous dit le texte. Cette dénonciation de Jésus est d’autant plus forte que la Loi Mosaïque commande explicitement l’Amour du prochain, Jésus ne fait que (!) déclarer qu’il s’agit du premier et du plus grand commandement avec celui de l’Amour de Dieu. L’amour du prochain est un impératif absolu.

(3) Pour Jésus, la réponse est claire : « Si donc, vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est dans les cieux en donnera-t-il de bonnes à ceux qui les lui demandent. Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, vous aussi, faites-le de même pour eux ». Matthieu 7.11

(4) J’ai repris volontairement la traduction d’André Chouraqui. Quelques Bibles ont traduit ce passage en utilisant le mot charité et non celui d’amour, voir la Bible Segond (traduction protestante) et la Bible de Jérusalem (traduction catholique). Quel dommage !

(5) Cette histoire de jugement ne veut pas dire que le Salut ne sera pas universel et qu’il y aurait les justes d’un côté et les méchants de l’autre. Ne transposons pas à la lettre cette histoire et ne personnalisons pas trop vite. Toute la Bible nous annonce un Dieu Libérateur, un Dieu de Salut, mais elle nous annonce aussi qu’aucun homme n’est juste, qu’aucun homme n’est bon. « Nul n'est bon que Dieu seul » nous dit Jésus.
Nous sommes pris dans ce dilemme ; nous sommes "tous" passibles de la condamnation, mais

un Dieu d’Amour –qui se donne Lui-même entièrement en Jésus-Christ- peut-il condamner un seul homme, sans se renier Lui-même ?

Comme le dit si bien Karl Barth :

« Il faut être fou pour enseigner le Salut Universel, mais il faut être impie pour ne pas le croire »