SOMMAIRE
1) Le rapport de l'homme à son milieu n'est plus de même "nature"
2) L'homme cet aménageur
3) L’illimité technicien ou le Sacre de la Puissance
4) Croyez-vous que nous pourrons faire jaillir pour vous de l'eau de ce rocher ?
5) Le discernement des limites


« Et dans l'évolution possible, il n'y a que trois issues devant nous - ou bien la catastrophe, dans l'anéantissement, par l'une des formes déjà maintenant envisageables, guerre atomique, pollution totale, ou croissance démographique exponentielle, produisant dans chaque cas le chaos avant dernier - ou bien l'établissement d'un totalitarisme (auquel aspirent secrètement ceux qui parlent d'organisation pour régler le problème technique, ou de gouvernement mondial, ou de communisme, etc.) et ce serait porter à son comble l'illimité technicien: il faudra que la technique soit totale et soit dieu - ou bien l'appel des limites qui suppose une reconnaissance du statut de création, la relation au créateur, l'identité entre le créateur et l'amour, conservant la création et répondant à l'angoisse de l'homme, la Transcendance du Père, l'identification au Fils. Ce sont les convictions nécessaires pour que le discernement des Limites soit possible»

-Technique et Théologie- de Jacques ELLUL (manuscrit du milieu des années 1970)


1) Le rapport de l'homme à son milieu n'est plus de même "nature"


Pas un jour sans la manifestation des prodiges de la technique. Nous avons largement dépassé les premiers pas de l'homme sur la lune, nous sommes désormais dans un monde où la technique règne en maître, elle constitue le cœur de notre vie sur cette terre. Pas seulement les manifestations spectaculaires tels que les drones ou la surveillance par la NSA de toutes les communications de la planète.... Aujourd'hui, tous les actes de notre vie personnelle et sociale sont le fruit d'actes techniques. Chacun de nous est désormais parfaitement intégré et dépendant de cet uni-vers technique. Nous baignons dans un monde nouveau qu'aucun homme n'a connu depuis que l'homme est apparu sur la terre. Un monde qui s'est répandu et universalisé à une vitesse inouïe.

Ce monde technique est devenu notre nouvelle "nature". Il est devenu le "milieu naturel" dans lequel nous vivons désormais. La nature, telle qu'elle a été vécue par l'homme ; le rapport à la vie, le rapport aux plantes et aux animaux, à tout ce qu'on appelait jusqu'ici le règne végétal et animal ne sont absolument plus les mêmes.

La nature est aujourd'hui complètement artificialisée ; le rapport de l'homme à son milieu n'est plus de même "nature". Pour la première fois, l'homme s'est donné la nature dans laquelle il a souhaité se projeter. Son "environnement" n'a plus rien de commun avec celui dans lequel il a vécu jusqu'à ce jour.

L'artificialité du monde change considérablement son mode d'inscription dans ce nouveau milieu. Toute sorte de « médias » peuplent aujourd'hui notre monde, nous sommes bardés de moyens techniques qui ont créé une réalité inédite à ce jour. L'homme aujourd'hui vit et perçoit une réalité autre, une réalité recomposée grâce aux médias. C'est aujourd'hui la réalité perçue au travers de la télévision ou d'internet ou de n'importe quel autre média qui fait foi. La réalité im-média-tisée est en voie de disparition.

Oui mais nous dira-t-on « ma nature, elle, ne change pas  ». L'homme est persuadé de son invariabilité, il croit que sa "nature" ne change pas, qu'il est le même depuis l'aube de l'humanité et il se met ainsi au centre de l'univers en prétendant en être le maître.

« L'univers technique que j'ai créé est entre mes mains, et j'en fais ce qu'il me plaît » Tel est sûrement le mensonge le plus grossier que l'homme moderne se fait à lui-même.

car la Technique -en tant que système- ne dépend pas de l'usage qu'on en fait. Le système technicien a son unité et sa logique propres qui sont invariables. Cependant, l'homme peut circonscrire, délimiter librement et volontairement le périmètre d'intervention de la Technique. Mais sur ce dernier point, il ne faut pas faire de confusions en prétendant s'attaquer héroïquement aux « excès » de la Technique. Ce que nous appelons le bon ou le mauvais côté de la technique sont parfaitement indissociables. Ce sont les deux côtés d'une seule et même pièce.


2) L'homme cet aménageur


D'après Jacques ELLUL, nous négligeons un fait majeur de notre évolution ; l'homme n'est pas d'abord "l'homo faber" de l'histoire de l'évolution de l'homme qui nous a été apprise,

L'homme est un « aménageur » ; il est celui qui « aménage » ses conditions de vie sur la terre.

Sa relation à son environnement a été le socle constitutif de son identité. C'est sur ce socle qu'il s'est réalisé. L'homme s'est façonné en s'aménageant une place au sein de cette Nature et parmi les autres êtres vivants. Comparé aux animaux, sa prédisposition naturelle est beaucoup moins bien adaptée à son environnement : il ne sait ni ne peut s'adapter comme le lion, la gazelle ou le renard.... Dans la Bible, Caïn est le premier bâtisseur de « villes », mais ce projet va bien au-delà de l'entrée dans la "civilisation urbaine" ; Caïn engendre la ville et la nomme du nom de son premier fils « Hénoch », mot hébreu qui veut dire inauguration, dédicace... L'engendrement de cette « civilisation urbaine » contraste avec le « Jardin d'Eden » conçu initialement pour satisfaire à tous les besoins de l'Homme.

Caïn pose un nouveau « commencement », une « nouvelle genèse » qui se différencie totalement du projet divin, en ce sens qu'il n'attend et n'espère rien de lui. C'est de cette « rupture » que nous parle la Genèse. Et il nous faut lire la Jérusalem « céleste », dans le livre qui clôt la Bible des Chrétiens, non pas comme le retour aux sources dans le jardin d'Eden perdu, mais comme

Le projet "idéal" de l'homme vers lequel il a tendu dans toute son histoire sur la Terre... Bâtir aujourd'hui "un village planétaire", voilà le projet qui se réalise sous nos yeux. L'« uni-vers » nouveau est en marche. Car il s'agit bien de tendre vers un nouveau monde, une nouvelle terre....

L'homme s'est crû dispensé de "cultiver et garder" (Gn 3, 4) la terre sur laquelle il lui a été donné de vivre ; il a façonné une terre bardée de puissants moyens qui modifient la nature et la réalité même de son milieu de vie puisqu'il s'agit désormais d'un uni-vers par médias interposés. Il s'est aménagé une terre chimérique où règne la technique et il s'est conformé au monde nouveau.
Son matérialisme est tel qu'il est habité par la peur de revenir au temps des cavernes ou de la bougie. Il est hanté par le manque de biens et de moyens matériels. Pour lui, l'environnement n'est en rien ce qui conditionne "l'humain". Jamais ne lui vient "naturellement" à l'esprit qu'il est le résultat, le produit (diraient les marxistes) du milieu dans lequel il vit, de ce que la technique fait de lui, soit, un gentil ordinateur. L'homme est déterminé dans son rapport au monde, à la terre, au milieu, à la société dans laquelle il vit. Aujourd'hui, ce sont nos prodigieux moyens techniques qui conforment l'homme. Nul besoin de sa volonté pour que les moyens techniques s'imposent sans limite... Aujourd'hui, il est possible de surveiller toutes les communications quelles qu'elles soient dans le monde entier :

Toute nouvelle découverte et application technique est mise en œuvre au nom de l'efficacité.

L'homme déplore tout au plus ce nouvel état de fait, mais il est amené à s'en accommoder tôt ou tard. C'est le progrès, soupire-t-il inlassablement ; je ne reviens pas sur toutes ces croyances qui font de l'homme un être prisonnier du propre milieu qu'il s'est donné.

L'homme s'est créé un monde « clos », il s'est isolé dans sa tour. Plus rien ni personne pour l'en sortir : tout lien avec un « créateur » est devenu désormais incongru et absurde. Le Créateur ne fait plus partie du paysage. (je ne parle pas ici du Créateur dans les religions traditionnelles...)


3) L’illimité technicien ou le Sacre de la Puissance


Si l'homme veut établir des limites (à la pollution généralisée, par exemple) il doit d'abord s'affranchir du milieu technicien dans lequel il s'est enfermé.

Soit l'illimité technique s'impose -comme c'est le cas aujourd'hui de la pollution généralisée- il suffit pour cela de laisser le système technicien suivre son cours vers le totalitarisme. Nul besoin de l'avis des citoyens pour répandre les nanotechnologies, ou même les OGM thérapeutiques.... Nul besoin de l'avis des citoyens pour continuer après Tchernobyl et Fukushima, nos centrales atomiques....  Nul besoin non plus de consulter les citoyens pour corriger, grâce à des épandages dans l'atmosphère les effets du réchauffement climatique....

Et nous pourrions multiplier les seuls exemples liés à l'environnement, avec à chaque fois une réponse technique aux problèmes engendrés par la Technique.

Soit l'homme décide de se libérer de l'impératif technique : il « choisit » alors de fixer des limites en dépouillant les "moyens" techniques de tout leur arsenal de croyances, - comme le progrès par exemple- Ce ne sont « que » des moyens mais nous ne les prenons pas pour ce qu'ils sont. Ils ne sont -en soi- porteurs ni de progrès, ni de liberté, ni de vérité (aujourd'hui toutes ces "valeurs" sont précisément attribuées à internet !) .... Ils ne sont -en soi- porteurs d'aucune valeur. C'est nous qui les leur attribuons et en faisons « plus » que des moyens jusqu'à en faire les garants de notre liberté, de la vérité, de la solidarité, …. C'est donc, soit le totalitarisme, qu'on connaît si bien en politique, soit le libre choix de l'homme dans son rapport au monde dans lequel il vit. Il n'y a pas d'autre alternative ; soit un contrôle et une gestion absolue par le système technicien: les réponses données seront toutes le produit d'actes induits et générés par le système technicien. soit les limites librement consenties pour arrêter l'escalade d'une puissance sans limites.

Le chaos à venir n'est que la conséquence de notre manque de liberté vis à vis de la technique.

Si nous étions libres face à la Technique, nous pourrions concevoir et fixer les limites au-delà desquelles nous n'irons pas. Il ne s'agit pas d'être pour ou contre les OGM, le nucléaire, la mort assistée, la télévision... mais bien de se passer des OGM, du nucléaire, de la mort assistée, de la télévision.. en tant qu'ils nous asservissent et nous emmènent sur des chemins sans issue. Nous retrouvons les moyens développés par la non-violence, la désobéissance civile et le boycott par exemple, mais le tout fondé sur une volonté délibérée de non-puissance.

La non-puissance est l'antithèse de l'illimité technicien.
Il s'agit donc de ne pas rester enfermé, prisonnier de ce monde, piégé dans ce monde : Il y a une différence essentielle entre être « dans » le monde et être « du » monde. Il ne s'agit pas d'être "hors" du monde, mais de ne plus servir la folie, la démesure, la volonté suicidaire de ce monde. C'est uniquement dans ces conditions-là que nous bâtirons nous-mêmes « autre chose » de nouveau, réellement nouveau, avec pourquoi pas des moyens techniques. Seul ce monde-là est porteur d'Espérance. Lutter contre les "excès" de la société technicienne (gaspillage, surproduction, ... ) ne fera malheureusement que renforcer cette société technicienne. La dénonciation de ces excès-là, le principe de précaution et les pseudo-limites qui en découleraient sont justes bonnes pour peindre en vert cet « univers  technicien ».
Sans remise en cause radicale de cet « unis -vers » rien ne se fera.


4) Croyez-vous que nous pourrons faire jaillir pour vous de l'eau de ce rocher ?


Cette question n'a pas été posée à l'occasion d'un projet de complexe touristique en plein désert. Aujourd'hui, il n'y a aucun doute, l'eau peut couler en plein désert. (On peut même prévoir d'y faire du ski... en étalant notre mépris et en faisant preuve d'une criante injustice !)

Non, cette question c'est celle que Moïse pose au peuple qu'il conduit vers une nouvelle terre (Ex 12,5) : Moïse a fait sortir le peuple hébreu de la terre d'esclavage : l'Égypte. L’Égypte malgré toute sa puissance et sa magnificence n'a pas pu retenir ce tout petit peuple d'esclaves. Les Hébreux se retrouvent en plein désert sans eau... plus rien ni personne pour les secourir.....

Ne nous y trompons pas, à travers cette question, Moïse défie le peuple qui s’apprête à le mettre à mort. Les Hébreux éprouve Moïse qui les a effectivement fait sortir d'Égypte, ils doutent de survivre en plein désert. Pourquoi Moïse nous a-t-il entraînés loin de tous les bienfaits de notre ancien Maître ? Veut-il nous faire mourir de soif dans le désert ? En réponse,

Moïse effectue cet acte prodigieusement puissant : il fait jaillir de l'eau en plein désert.

Mais aussitôt après, il reçoit un désaveu stupéfiant : « Vous (Moïse et Aaron) n'avez pas eu confiance en moi, vous n'avez pas laissé ma sainteté se manifester aux yeux des Israélites ! Pour cette raison, ce n'est pas vous qui conduirez ce peuple dans le pays que je leur donne.» (Nb 20, 11)

Voilà une bien difficile énigme. Comment comprendre ce revirement ? Qu'a-t-on bien voulu nous dire ? Moïse et Aaron sont écartés, pour ne pas avoir eu confiance et ne pas avoir laissé la sainteté de Dieu se manifester, alors qu'ils ont spectaculairement réussi à faire jaillir de l'eau dans le désert. Je passe sur le miracle « matériel », si Dieu est à l’œuvre et qu'il est Dieu, tout lui est possible, sinon, il n'est pas Dieu. Pourquoi donc, en s'attachant à manifester la puissance de cet acte prodigieux Moïse va-t-il à rebours aussi bien de la confiance en Dieu que de la sainteté de Dieu ? Signalons au passage que l'auteur de ce texte indique que Moïse doit « parler » au rocher et non le frapper de son bâton. Signalons aussi que tout le texte de la Création est ponctué de « Dieu "dit", « Qu'il y ait de la lumière » et il y eut de la lumière ». Ce Dieu crée par la « Parole ». Ce qui est manifestement important, c'est que « Dieu dit » et il en fut ainsi... l'apparition de la lumière, du firmament, de la terre, de l'homme... est la conséquence de « Dieu dit ». Moïse a inversé l'ordre de la révélation.

Un puissant prodige ne révélera jamais en soi un Dieu de Parole, il manifestera simplement un Dieu de Puissance. (puissance qui s'applique aujourd'hui à la technique). Moïse "s'est servi" de cette manifestation de puissance.
Mais alors, pourquoi n'a-t-il pas révélé la sainteté de Dieu ? La sainteté n'est pas là affaire de pureté, absolument pas. Elle n'est pas non plus affaire de puissance, absolument pas... La sainteté est « à part », elle est « autre », elle ne peut être l'objet d'aucun média, elle se manifeste pour que nous en soyons témoins, au lieu de cela Moïse et Aaron en sont les média-teurs : « Croyez-vous que nous puissions faire jaillir de l'eau... ».

Moïse a sûrement été un médiateur très zélé de cette manifestation de puissance mais ce faisant, il n'a pas « laissé » la sainteté de Dieu se manifester. Moïse n'entrera pas sur une terre où serait exaltée la puissance fût-elle celle de Dieu. Dieu a choisi une autre voie pour révéler sa parole créatrice aux hommes.


5) Le discernement des limites


Je ne reprendrai pas le fameux texte de la tour de Babel dans cet article-ci, une tour qui viendrait à percer le ciel est bien évidemment l'évocation de la volonté d'une puissance sans limite. J'aurais pu choisir d'autres exemples que celui de Moïse pour montrer les incompréhensions et les quiproquos qui pullulent dans la Bible, en particulier à propos de la puissance. Pierre ne veut-il pas à l'approche de la croix éviter ce sort déshonorant à son maître : "Dieu t'en garde" dit-il à Jésus. Et il reçoit cette parole cinglante : « Arrière Satan » . Pierre en voulant sincèrement défendre son maître va, comme Moïse, à rebours de la révélation divine.

Jésus est le témoin indéfectible de l'amour de Dieu. L'amour se révèle à nous dans la non-puissance. Jésus consent à une mort infâme et injuste ; il va jusqu'au bout de la voie choisie pour révéler son amour pour tous les hommes de ce monde.
La non-puissance de Jésus est tout entière contenue dans cette phrase . « Penses-tu que je ne puisse pas invoquer mon Père, qui me donnerait à l’instant plus de douze légions d’anges ? » (Mt 26, 53)

Mais alors, me direz-vous quel rapport avec les limites qui pourraient circonscrire le système technicien ? Le rapport vient du fait que

l'Esprit de Puissance siège en Maître au cœur de l'illimité technicien.

C'est ce qui faisait dire à Jacques Ellul : « le problème est donc essentiellement, je voudrais dire exclusivement d'ordre spirituel ». Mais là encore, pour éviter les confusions et les quiproquos, je laisse le lecteur avec le texte même de J. Ellul :

 


Au nom de quoi reconnaîtrons-nous et accepterons-nous des limites à la puissance technique ?

« Ainsi, dans la perspective d’une théologie biblique, les limites ne peuvent paraître qu’à partir d’une prise au sérieux complète de la révélation dans l'Écriture, et de l'intérieur de l'homme qui va les formuler, les inventer. Il se pose alors une double question - la première, c'est que évidemment de telles limites peuvent être reconnues, acceptées par des chrétiens, et des juifs, non par les autres, qui n'ont aucune raison de les accepter, d'abord, qui ensuite ne peuvent pas se les voir imposer de l'extérieur (au cas où l'on serait en présence d'un État qui se voudrait chrétien, j'ai souvent écrit que l'erreur majeure des États qui se voulaient chrétiens avait été non seulement de prétendre imposer le christianisme de l'extérieur mais surtout d'imposer, car il n'y a que cela que l'on puisse imposer, une conduite chrétienne, une morale chrétienne, ce qui impliquait l'énorme hérésie de dissocier l'éthique de la foi). Autrement dit, ces limites, quoique concernant le tout de la société, quoique portant sur des phénomènes objectifs et collectifs, ne peuvent apparaître que dans ces groupes singuliers, (et encore à condition que ces groupes soient conscients de leur rôle, ce qu'ils ne sont généralement pas depuis trois siècles). N'est-ce pas alors totalement vain ? Ceci nous engage dans une nouvelle voie: comment faire connaître, faire entendre, faire accepter l'existence de ces Limites? Ce n'est assurément pas par un discours, des arguments et des énoncés doctrinaux, ce ne peut être que par une intervention s'exprimant dans le vécu. Autrement dit ce sont ces judéo-chrétiens qui ont à vivre eux-mêmes d'abord et en premier lieu cette exigence, cette découverte des Limites, ils ont à assumer eux-mêmes d'abord cette vérité. Et ce ne peut être que l'exemplarité de leur conduite qui donnerait poids et sens à la découverte des Limites. C'est exactement dans la mesure où des hommes verront ce que vivent et font les chrétiens à l'égard de la démence technique, qu'ils pourront prendre au sérieux ce que peuvent dire ces chrétiens sur les Limites. Mais il est évident que si les chrétiens se conduisent comme n'importe qui (par exemple simplement à l'égard de l'auto, de la pollution, du non respect du milieu, etc.) ou encore si ayant découvert l'importance des Limites et cherchant à la faire comprendre autour d'eux, ils cachent soigneusement qu'ils sont chrétiens (ce qui est fréquent: beaucoup de ceux qui dans le monde actuel ont lancé ce problème des limites sont chrétiens, et c'est en tant que chrétiens qu'ils ont entendu la question, mais ils évitent de se déclarer chrétiens), alors il est évident que leur parole n'a aucune espèce d'autorité.. Il faut aller plus loin, ce n'est pas seulement à titre individuel que le chrétien peut attirer l'attention sur les Limites, c'est l'Église qui doit le faire. Mais encore une fois, non pas par un Message ou une Encyclique, par son être même, c'est l'Église qui en tant que corps et ensemble est appelée d'abord à être la Limite, elle- même, comme groupe représentant une certaine force et jouant son rôle parmi les autres groupes composant la société. Si l'Église n'est pas la Limite au vertige technique, alors toutes les limites dont nous avons parlé ne peuvent être que des propositions et de timides élaborations doctrinales. Mais pour qu'il en soit ainsi, il faudrait d'abord que l'Église soit, en tant qu'Église, et qu'elle ait pris conscience dans ses autorités et ses adhérents (qu'il faut bien hélas appeler ainsi!) de l'importance, de l'urgence des limites. Or, ni l'une ni l'autre de ces deux conditions ne sont remplies pour aucune des Églises que je connais, dans la situation de décrépitude, d'aveulissement, d'incertitude théologique et morale où nous nous trouvons tous. L'Église est parfaitement conforme à ce monde. Il faut alors amener cette réflexion sur les Limites, en sachant que dans le concret nous n'avons aucun débouché pratique. Mais demain....

Et ceci conduit évidemment à la seconde question: il est évident que dans la mesure où le christianisme a ruiné l'équilibre de l'édifice "naturel", où tout devait être remplacé par la relation complète et filiale au Père, et par la prise de décision individuelle de l'homme rendu à la liberté en Jésus-Christ, nous nous trouvons en présence d'une situation complètement aléatoire: l'homme, chacun, est parfaitement rendu capable en Jésus-Christ de remplir ce rôle dans le monde, de retrouver envers son milieu la juste position de la création. Mais si la relation à Jésus-Christ est rompue, le travail négatif objectif du christianisme apparaît, si l'homme refuse la révélation de son salut par rapport à ce péché qui s'exprime (ici en ce qui nous concerne) dans la technique, si l'homme confond à nouveau sa liberté vraie venant de l'affranchissement par Christ avec son indépendance et son autonomie à l'égard de Dieu, s'il veut une liberté sans responsabilité et prétend accéder à la puissance sans accepter la puissance du Dieu Père, alors il est certain que cela tourne à la catastrophe: aucune des Limites inventées progressivement par l'homme ne tient plus, parce que brisées à la base par la vérité de la révélation, et aucune des Limites intériorisées par la foi ne joue plus, parce que récusées par l'esprit du temps, par ce qui avait été admirablement formulé dès la première génération chrétienne comme "la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la vie", qui sont les trois racines, non pas de la Technique mais de l'illimité technicien, de l'hybris technique. Le problème est donc essentiellement, je voudrais dire exclusivement d'ordre spirituel. Et dans l'évolution possible, il n'y a que trois issues devant nous - ou bien la catastrophe, dans l'anéantissement, par l'une des formes déjà maintenant envisageables, guerre atomique, pollution totale, ou croissance démographique exponentielle, produisant dans chaque cas le chaos avant dernier - ou bien l'établissement d'un totalitarisme (auquel aspirent secrètement ceux qui parlent d'organisation pour régler le problème technique, ou de gouvernement mondial, ou de communisme, etc.) et ce serait porter à son comble l'illimité technicien: il faudra que la technique soit totale et soit dieu - ou bien l'appel des limites qui suppose une reconnaissance du statut de création, la relation au créateur, l'identité entre le créateur et l'amour, conservant la création et répondant à l'angoisse de l'homme, la Transcendance du Père, l'identification au Fils. Ce sont les convictions nécessaires pour que le discernement des Limites soit possible. Par ailleurs espérer et croire dans cette révélation-là, est la seule motivation assez forte pour que l'on puisse vouloir ces limites (en sachant le prix à payer!) et garder la conviction que tout est encore possible - Hors cela, rien n'est à tenter – ».
Fin du chapitre : Le judéo-christianisme comme négation des limites -Technique et Théologie- de Jacques ELLUL (manuscrit du milieu des années 1970)