Bonne Nouvelle aux Pauvres

(Prédication de Christian Moreau le 29 Janvier 2017 au Temple de Niort)

….... Ce n'est pas toujours facile d'être confronté à certains textes et je me dois de vous dire que j'ai été ébranlé par le texte de l’Évangile d'aujourd'hui et par les paroles de Jésus, même si bien entendu, je les ai comme vous lues ou entendues de nombreuses fois.

« Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! » dans l’Évangile de Matthieu « Heureux êtes-vous, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous ! » dans l’Évangile de Luc

Ce verset m'est vraiment présent à l'esprit car lorsque j'étais étudiant à Nantes, c'est à dire un peu après le mouvement de Mai 68, une banderole avait été accrochée au fronton de l'Université des lettres par des manifestants et on y lisait : « Heureux les pauvres car le royaume des cieux est à eux ». Les étudiants détournaient ainsi le sens de ce texte. Ils dénonçaient le cynisme de ceux qui profitent de la faiblesse des pauvres et qui abusent de leur crédulité religieuse.

« Vous les pauvres, contentez-vous de ce que vous avez sur la terre, vous serez récompensé au ciel. »

Je crois qu'il est important de réaliser la façon dont ce texte peut être repris à l'extérieur de l’Église, car nous sommes nous mêmes appelés à évangéliser le monde, c'est à dire à annoncer à notre tour la bonne nouvelle contenue dans le message évangélique . Mais est-il vraiment possible d'annoncer « Heureux les pauvres en esprit, le royaume des cieux est à vous ! » ? Ces paroles ne sont-elles pas plutôt là pour aiguillonner notre foi ainsi que nos communautés de foi ?

Essayons d'en saisir le sens à travers les textes de la bible.

Quelle différence y a-t-il entre un pauvre et un pauvre en esprit ?

Nous avons en effet d'un côté le texte de Mt que nous avons lu : « Heureux les pauvres en esprit,... Heureux ceux qui ont faim et soif de justice...» et puis nous avons le texte de Luc plus sobre « Heureux êtes-vous, vous les pauvres...Heureux êtes-vous, vous qui avez faim maintenant... » La différence entre les deux textes exprime très exactement le double caractère reconnu au Pauvre dans la Bible avec le double sens à la fois de pauvre "économique" et celui de pauvre "en esprit".

Le terme Hébreu qui désigne le pauvre implique qu'il s'agit à la fois du pauvre en argent, et du pauvre en esprit . Le pauvre en esprit est celui qui est humble. Nous ne pouvons séparer l'humilité -la pauvreté en esprit- de la pauvreté matérielle-. D'autre part, dans la Bible, ce terme suppose une attitude morale faite de douceur, de bonté, et sous un autre aspect, la misère infligée de l'extérieur : l'oppression, l'outrage, l'humiliation.

Trois notions sont donc réunis sous ce terme de pauvreté. Il y a la pauvreté économique, il y a l'humilité mais il y a aussi l'humiliation.

Beaucoup d'exemples nous en sont donnés en particulier dans les Psaumes. Ce sont souvent des appels au secours, des cris de détresse, de souffrance, de douleurs. Le pauvre est opprimé, détesté, on se moque de lui, on lui tend des pièges, on cherche à le dépouiller davantage... et c'est aujourd'hui encore une dure réalité, on le sait malheureusement trop bien.

La pauvreté est donc à la fois d'ordre économique, et d'ordre spirituel. La pauvreté en argent est couplée à l'attitude intérieure de l'humilité. Le pauvre est celui qui vit la maladie, l'abandon, l'incompréhension, voire la trahison à l'image de Job qui a perdu fortune, santé, famille. Et nous voyons cependant que Job est déclaré « juste » contrairement à ses amis. Il est même rétabli dans ses biens, dans sa santé, dans sa famille, dans son honneur et c'est lui qui au final intercède pour ses amis. Job, c'est le pauvre. Job c'est le juste qui dit à ses amis « Moi, je le sais : mon défenseur est vivant, et à la fin, il se dressera sur la terre » (Job 19, 25). Et voilà que Dieu le fait intercesseur de ses amis. Job est béni de Dieu.

Nous retrouvons cette Bénédiction des pauvres dans les Béatitudes.

Quand Jésus dit « Heureux êtes-vous, vous les pauvres car le Royaume de Dieu est à vous », il nous dit que les pauvres sont bénis de Dieu. Le royaume de Dieu est à eux, ce qui signifie qu'ils sont chez eux : ils ont acquis la paix, l'amour et la sécurité de Dieu.

Ne devrions-nous pas nous réjouir de tout cela ? Si bien sûr. Mais alors nous vient cette question ; où nous situons-nous ? Sommes-nous riches, sommes-nous pauvres ? Sommes-nous les pauvres dont nous parle Jésus ? Ou faut-il le devenir ? Faut-il être pauvre si nous voulons être disciple du Christ ? Comme je vous le disais précédemment, ces textes ont de quoi nous remettre sérieusement en question. À l'homme qui lui pose la question : « que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? » en d'autres termes, cet homme demande "comment puis-je avoir part au royaume de Dieu ?", Jésus répond : « Il te manque une seule chose : va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens et suis-moi ». Les disciples sont « effrayés par ses paroles. » nous dit Luc. Eux qui ont tout quitté pour suivre Jésus, ils se demandent mais « alors, qui peut être sauvé ? ». Vous voyez, il y a de quoi être ébranlé par des exigences qui sont visiblement hors de notre portée. Et toutes ces questions, nous sommes bien obligés de nous les poser si nous voulons nous aussi suivre Jésus.

Et si simplement, nous sommes mis face à la pauvreté : si le pauvre se présente à moi; celui qui est démuni, celui qui pleure, celui qui souffre, celui qui est désespéré, celui qui veut se suicider... Vais-je le réconforter en lui expliquant qu'il peut compter sur la bénédiction de Dieu ? Vais-je ignorer sa plainte en me disant ; Dieu s'en charge, je n'y suis pour rien ?

Je crois qu'il faut accepter humblement d'être mis en question. Il nous faut mesurer lucidement toute la distance qui nous sépare de l'avènement du Royaume. Mais il faut inlassablement en demander la venue. Oui, mon Dieu : «  Que Ton règne vienne » que ce soit bien « ton » règne, le tien et non le nôtre ! et non pas celui du monde. Luther nous dit que les Béatitudes sont là pour nous convaincre de notre péché, et il a sûrement raison.

Nous serons toujours en deçà de ce qui nous est demandé, nous sommes pécheurs en ce sens qu'un fossé infranchissable nous sépare du Royaume.

Mais est-ce là le seul enseignement des béatitudes ?

Les béatitudes ne sont pas de banales prescriptions morales sur l'humilité, la docilité ou la modestie.

Les béatitudes ne sont pas placées à n'importe quel endroit de l’Évangile ; elles sont les toutes premières paroles d'un discours inaugural prononçé par Jésus. Si ce n'était le moment des élections dans notre pays, nous pourrions tout à fait parler de "programme".

Ce discours inaugural est appelé : le sermon sur la montagne et la toute 1ère des béatitudes rend compte de la bénédiction des pauvres.

Et si Jésus peut assurer les pauvres de la bénédiction de Dieu, c'est parce qu'il est lui-même la réponse donnée par Dieu à l'appel du pauvre. Jésus prononce lui-même les paroles d'Esaïe qui annonce sa venue : « L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a conféré l'onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres »

Jésus annonce la bonne nouvelle du Salut, de la venue du Royaume de Dieu au devant des pauvres, des miséreux, des humbles, de ceux qui ont faim et soif de justice !

La Bible a de quoi nous déconcerter tant elle est fidèle à la parole donnée. Cette parole traverse tous les siècles, elle ne dévie pas et elle vient jusqu'à nous. Et ce sont les pauvres à qui elle est annoncée.

Du début à la fin de la Bible, la plainte des pauvres remontent à Dieu.

Tous les cris appelant au secours sont poussés vers Dieu « il crie, le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont moissonné vos champs ; et les clameurs des moissonneurs sont parvenues jusqu'aux oreilles du Seigneur ». dans la lettre de Jacques. Même « le sang d'Abel crie de la terre jusqu'au ciel » comme le dit le livre de la Genèse.

Aucun appel émanant du pauvre, du juste, de l'innocent n'est perdu. Alors, il nous faut bien comprendre la dimension spirituelle qui est indissociablement liée à la relation aux pauvres.

Si le Riche ne reçoit pas la Bonne Nouvelle, c'est que son cœur est fermé à cette parole. Non pas parce qu'il serait un mauvais riche, qu'il serait moralement condamnable.

Non, nous dit la Bible ; c'est parce qu'il est riche, parce qu'il est repu, il n'a besoin de rien ni de personne, l'injustice faite aux pauvres ne le soucie aucunement, il se réjouit de son sort, il n'a que faire de l'appel que Dieu lui lance à travers le pauvre.

Et c'est comme cela finalement qu'il se condamne, car il se ferme les portes du Royaume. Vous connaissez la parabole de Lazare, qui aurait bien voulu manger les miettes qui tombaient de la table de l'homme riche. Ces miettes, ce ne sont ni plus ni moins que nos surplus d'aujourd'hui. Et quand Lazare et l'homme riche meurent, l'un est porté par les anges et l'homme riche se retrouve au séjour des morts. L'homme riche demande l’aumône d'un peu d'eau pour se désaltérer, car il est en proie aux tourments et aux ténèbres. Mais il lui est répondu, tu t'es rassasié sur la terre. Désormais un gouffre sépare nos deux mondes. Un fossé infranchissable empêche l'homme riche d'avoir accès au monde de Lazare. Toute sa vie durant, l'homme riche a ignoré le sort de Lazare et il a ignoré par là-même l'appel que Dieu lui adressait à travers Lazare. Ainsi, l'homme riche se condamne lui-même en se détournant de Dieu.

« Dieu s'attache un peuple pauvre et faible »

Un reste nous dit le livre de Sophonie VI siècle av. JC. Dieu ne bénit pas le peuple d'Israël dans son entier, non,

Il bénit seulement un reste pauvre et faible.

Et dans la lettre aux Corinthiens  Paul explique la volonté de Dieu :

« Mais pour couvrir de honte les sages, Dieu a choisi ce qui semble fou dans le monde. Pour couvrir de honte ce qui est fort, Dieu a choisi ce qui est faible dans le monde. Pour détruire ce qui est important, Dieu a choisi ce qui est petit dans le monde. Il a choisi ce qu'on méprise, ce qui n'est rien du tout. Dieu a fait cela pour que personne ne puisse s'enorgueillir devant lui »

Dieu a donc fait ce choix pour ne pas laisser de répit à l'orgueil et à la conscience de l'homme en lui présentant toujours la question de Dieu sur sa vie.

Et cette question c'est celle du pauvre qui se confond avec celle de Jésus lui-même. Les pauvres sont le reflet permanent, le reflet constant de Jésus-Christ lui-même.

Derrière le pauvre se trouve Jésus. Derrière le pauvre se trouve celui qui s'est dépouillé pour devenir totalement pauvre.

Jésus est le Pauvre de Dieu. Pauvre parmi les pauvres. Ignorer le pauvre, l'humilier, l'oppresser c'est ignorer, humilier, oppresser l'ami de Dieu ; c'est mépriser la Création.

« Mais voilà ce que le Roi dira au moment du jugement, -dans l’Évangile de Matthieu au chapitre 25-: “Venez, vous que mon Père bénit. Recevez le Royaume que Dieu vous a préparé depuis la création du monde. En effet, j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger. J'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire. J'étais un étranger, et vous m'avez accueilli. ... Alors ceux qui ont obéi à Dieu diront au roi : “Seigneur, quand est-ce que nous t'avons vu ? Tu avais donc faim, et nous t'avons donné à manger ? Tu avais donc soif, et nous t'avons donné à boire ? Quand donc ? ” Et le roi leur répondra : “Je vous le dis, c'est la vérité : chaque fois que vous avez fait cela à l'un de mes frères, à l'un des plus petits, c'est à moi que vous l'avez fait.”

Seigneur, tu as mis le Pauvre devant nous pour que nous l'aimions et que nous t'aimions. Pardonne-nous Seigneur. Pardonne notre péché car il est grand. Que nos cœurs s'ouvrent enfin à Ta Grâce car Toi seul est notre Salut.

Oui, Il est l'abandonné de tous, celui qu'on a vendu, celui qu'on a crucifié. Il est le mendiant, celui qui se tient à la porte et qui frappe. Si tu entends sa voix, et que tu lui ouvres, il viendra à ta table et il prendra le repas avec toi

Heureux sois-tu toi qui entends sa voix et réponds à son appel.

Heureux sois-tu, car tout vient de Lui.

Amen


(Textes  du jour : So 2,3;3,12-13 Ps 145,7-10 1 Co 1,26-31 Mt 5,1-12a )