ʺL’homme ne vivra pas de pain seulement ʺ

(Prédication de Christian Moreau le 5 Août 2018 au Temple de Niort)

….Nous sommes aujourd’hui en présence de 3 textes (ps) de la Bible qui ont pour sujet : Le Pain. Le pain qui assouvit notre faim, bien sûr, et qui nous permet jour après jour d’alimenter notre corps, mais vous l’avez bien sûr remarqué, dans nos textes, il ne s’agit pas uniquement de satisfaire nos besoins ʺ physiologiques ʺ, boire, manger, dormir ... Il s’agit à la fois de nourrir notre corps mais aussi et surtout de nourrir ce que nous pourrions appeler notre « être », c'est-à-dire « tout » ce qui nous constitue, jusqu’à l’esprit qui nous anime.

Nous verrons par la suite que le découpage corps-âme est un découpage contestable quand il s’agit de bien comprendre ces textes. Tenons-nous-en à la notion d’ « existence » qui tient un rôle majeur, j’allais dire « essentiel » dans les textes bibliques.

Certes, vous avez sûrement tous déjà entendu ces textes et si j’extrais seulement un seul verset de chaque texte, je crois que vous le reconnaitrez facilement.

Premier texte : « Les Israélites regardèrent et se dirent l'un à l'autre : Qu'est-ce que c'est ? — Car ils ne savaient pas ce que c'était. Moïse leur dit : C'est le pain que le Seigneur vous donne à manger.» C’est l’épisode où, les israéliens qui sont affamés au désert découvrent un aliment inconnu venu du ciel !

Deuxième texte : « L'être humain ne vivra pas de pain seulement » C’est une parole de Jésus qui est extrêmement bien connue. Jésus vient de jeûner quarante jours et il a faim. Aussi lui est-il proposé de changer des pierres en pain.

Troisième texte : « Jésus leur dit : C'est moi qui suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui met sa foi en moi n'aura jamais soif. » Jésus a multiplié des pains et des poissons pour nourrir la foule qui l’avait suivi et qui se retrouvait démunie à la tombée de la nuit.

Il y a bien évidemment un fil conducteur à ces trois textes et c’est ce que nous allons essayer de comprendre.

Et d’abord intéressons-nous à ce passage surprenant du livre de l’Exode : « Le Seigneur dit à Moïse : Je vais faire pleuvoir pour vous du pain depuis le ciel. Le peuple sortira pour en recueillir chaque jour la quantité nécessaire ; ainsi je le mettrai à l'épreuve pour voir s'il suit ou non ma loi »

Comment se fait-il que le pain reçu par le peuple Hébreu soit présenté comme étant une mise à l’épreuve ?

Et concernant la foule qui suit Jésus, les paroles de Jésus sont elles aussi, tout à fait surprenantes. « vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés »

Oui, il s’agit bien en tout cela d’une mise à l’épreuve. Alors que nous considérons tous qu’il s’agit d’un bienfait miraculeux susceptible d’apaiser notre faim, - et ce fut effectivement le cas, chacun a pu manger à sa faim- la Bible elle, nous signale le sens profond de ce « signe » que le peuple et la foule ne veulent visiblement pas « comprendre »

« Qu’est-ce que cela ? » demandent les israélites à Moïse alors même qu’il le leur avait annoncé. « Quel signe produis-tu donc, toi ? » « Quelle œuvre fais-tu ? » demande la foule à Jésus, après qu’elle eut été pleinement rassasiée. Ce peuple et cette foule passent à côté de cette « manifestation », de cette « réalité » qui est pourtant abondamment expliquée aussi bien par Moïse que par Jésus. Car dans ces deux textes, ce qu’il s’agit de « mesurer », d’ « éprouver », c’est le sens réel des signes accomplis par Moïse et par Jésus.

Alors venons-en à ce que ces textes nous disent à nous, aujourd’hui. « Vous voulez nourrir votre corps bien sûr, bien évidemment, il le faut. Il faut même combattre la faim dans le monde, même aujourd’hui où on prétend disposer de tant et de tant de gigantesques moyens techniques pour nourrir toute la planète, au point, par exemple de vider complètement les océans de multiples variétés de poissons. Et nous pourrions en dire autant de la disparition d’autres espèces vivantes que ce soit les oiseaux, les insectes… J’arrête-là ce funeste catalogue. Moyens gigantesques disais-je, mais pourtant et toujours et encore la faim, L’horrible famine dans de nombreux pays du monde ! … L’humanité peine à aller dans le bon sens ; la recrudescence des famines dans le monde, malgré les moyens inouïs dont nous disposons en est le signe ! Et il est clair qu’à ce titre nous ne pouvons esquiver un seul instant notre responsabilité.

Mais au risque de vous choquer, je dirai que le sens du texte biblique est de nous emmener sur un autre chemin. D’ailleurs, ce n’est pas avec l’abondance providentielle de la manne tombée au désert, ou l’abondance providentielle de ce qu’on appelle la multiplication des pains et des poissons du temps de Jésus qu’on a pu en quoi que ce soit avancer sur ce sujet de la faim dans le monde.

Bien sûr, nous disent les textes, les Israélites ont pu se rassasier de la manne au désert, une foule nombreuse a pu se rassasier de pains et de poissons et même en avoir à profusion. Les restes ont d’ailleurs été méticuleusement ramassés par les disciples, douze corbeilles ont été recueillies… Et maintenant ? Faut-il attendre un autre personnage capable de nourrir à lui seul cinq mille hommes et femmes avec cinq pains et deux poissons ? Et si possible qu’il puisse, cette fois-ci, les nourrir tous les jours de l’année, année après année ? D’ailleurs vous remarquerez que c’est bien ce que nous attendons de tout notre arsenal technique dont je parlais tout à l’heure… et malheureusement rien ne vient, tout s’éloigne !

Et bien non, ni Moïse, ni Jésus n’ont voulu jouer au magicien. Ni Moïse, ni Jésus n’ont fait cela pour nous en mettre plein la vue, pour le plaisir de faire des prodiges, pour faire du miraculeux. Rien de tout cela

D’ailleurs, nous pourrions indiquer que le terme français ʺ miracle ʺ ne rend pas compte du sens du terme hébreu qui lui, indique qu’il s’agit d’un « signe ». Avouez que remplacer le terme miracle par le mot signe, cela change singulièrement le sens du texte !

« Vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés ». Jésus ne refuse pas de rassasier cette foule et combien d’autres miracles encore plus spectaculaires a-t-il fait ? Mais Il nous dit que si nous passons à côté du signe que contient ce miracle, nous passons à côté d’une chose encore bien plus importante, encore bien plus essentielle. Et cette nourriture prodiguée au désert et à la foule est une nourriture qui nourrit notre être.

J’insiste sur ce point, il n’y pas dans la bible, cette césure entre l’âme et le corps, comme chez les Grecs dont nous avons hérité de grands pans de culture. Et cela peut fausser fondamentalement les textes imprégnés de culture juive. Rappelons-nous que Jésus est d’origine juive. En ce point, donc, pas de dissociation entre âme et corps. Le tout est réunit en notre « être ».

Mais intéressons-nous maintenant à ce que la bible nous dit de l’ « Être » Quand nous lisons « Je suis celui qui est » ou quand nous lisons « J’ai mis devant toi, la vie et la mort »

Il est bien évident que dans un cas, on ne parle pas de mort. Je sui celui qui est … éternellement pourrions-nous dire avec nos mots. Cet être-là ne meure pas. Quant à nous, notre être, non pas seulement notre corps, peut ne plus exister. Et c’est pour que nous existions, pour que nous ayons la vie, la vraie si j’ose dire, que ces signes nous sont adressés. Le livre de l’Exode n’a de cesse d’indiquer que « C'est le Seigneur qui vous a fait sortir d’Égypte » un peu plus loin dans le texte et d’ailleurs de façon redondante « A la tombée du soir vous mangerez de la viande, et au matin vous vous rassasierez de pain ; ainsi vous saurez que je suis le Seigneur, votre Dieu. » Moïse n’a de cesse d’indiquer quel est les sens, quel est le signe qui préside à l’avènement de ces évènements prodigieux.

Ces évènements ont une raison d’être bien plus riche et féconde si c’est l’Être avec un grand E qui en est l’auteur. Avec ces mots à lui, Moïse répète, « Ce n'est pas contre moi que vous maugréez, c'est contre le Seigneur ! » Moïse aurait très bien pu s’approprier la situation à son avantage. Mais non, comme Jésus, il ne s’approprie pas le bénéfice et le prestige qu’il aurait pu s’octroyer suite à ces évènements prodigieux. Jésus se retire plusieurs fois à l’écart, quand la foule conquise par ses exploits veut faire de lui, un roi.

Ces deux grands personnages de la bible font valoir autre chose, et pour manifester cette autre chose, ils se dépouillent de tous les attributs dont nous voulons naturellement les accoutrer, notamment le sceptre et la couronne royale.

Et j’en viens justement au texte que j’ai ajouté et qui nous parle des tentations de jésus au désert. Au moment même où Jésus avait faim, Jésus est tenté de la façon suivante :

« Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains »

Je rappelle qu’à la clef, il y a la promesse d’être Roi sur la terre. À ce compte-là, bien sûr, il n’y a plus de famine. Un Roi tel que lui, capable de changer des pierres en pain nous résoudra l’affaire… Mais Jésus se refuse à cette perspective. Et sa réponse –qu’il nous faut ʺentendreʺ- c’est « L'être humain ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »

Jésus a vécu la faim, il a vécu la tentation qui lui était offerte de devenir Roi. Ce que d’ailleurs, même ses meilleurs disciples espéraient qu’il devienne. Qu’espérer de mieux que la venue d’un messie triomphant et glorieux. Au final, nous savons tous que Jésus n’a pas même refusé la croix. Mais pourquoi ? Quel sens cela a-t-il ;

Avoir des pouvoirs aussi conséquents, - l’Évangile nous parle d’une multitude de guérisons- et refuser de conduire le peuple en exerçant le pouvoir royal, politique, économique et religieux ?

Pour aujourd’hui, voyons l’économie, à laquelle nos sociétés sont si attachées. Et si le « signe » de la multiplication des pains était une remise en cause radicale de l’ « économie » contemporaine ?

Ne sommes-nous pas réduits, abaissés dans notre humanité quand nous sommes réduits, abaissés à un statut de consommateur ? N’est-ce pas exactement ce qu’a voulu nous dire Jésus ? Vous vous êtes rassasiés des miracles qui ont eu lieu, sans en saisir le signe. Ne sommes-nous pas aujourd’hui séduits par nos prouesses économiques qui consistent à nous fabriquer toujours plus de nouveaux besoins à satisfaire ? Ne devenons-nous pas ainsi les meilleurs consommateurs qui soient, à la tête de moyens considérables, tels qu’ils n’ont jamais été aussi importants depuis de la création du monde ? Multiplier les pains n’est pas un problème aujourd’hui.

Et pourtant, l’homme contemporain est l’homme le plus anxieux et le plus inquiet qui ait jamais existé.

Et c’est à cette peur que Jésus répond. Jésus refuse ce miracle de démonstration, « l’homme vivra nous dit-il de la Parole de Dieu ».

Et alors, qu’en sera-t-il de la famine de la Parole de Dieu ?

Et bien écoutons ce passage d’Amos 8 : 11-14 : il y répond ; « Les jours viennent — déclaration du Seigneur — où j'enverrai une famine dans le pays ; non pas une faim de pain ni une soif d'eau, mais la faim et la soif d'entendre les paroles du Seigneur.

Ils erreront alors d'une mer à l'autre, du nord à l'est ; ils rechercheront la parole du Seigneur en titubant, et ils ne la trouveront pas. En ce jour-là, les belles jeunes filles et les forts hommes jeunes mourront de soif. Alors ils jureront par le péché de Samarie. Il diront « Vive ton Dieu, Dan, vive la voie de Beer Schéba » ; Mais ils tomberont et ne se relèveront plus. »

"L’homme n’est pas qu’un corps. Si l’on maintient ce corps vivant sans alimenter l’être entier, alors tout dépérit, même le corps. Quand l’Esprit cesse de souffler, ce vivant cesse de vivre. Il peut au mieux continuer à être en existant sans signification." *

Quand donc Moïse et Jésus pointent cette rigoureuse nécessité de ne pas se couper de la parole de Dieu, ce n’est pas par piété ou idéologie, mais c’est pour ne pas se couper de l’Être, c’est pour empêcher l’homme de n’être plus. Écoutons de nouveau les paroles de Jésus :

« À quoi servira-t-il à un être humain de gagner le monde entier, s'il perd sa vie ? » « Ou bien, que donnera un être humain en échange de sa vie ? » Mt. 16 : 26

Sûrement restez-vous encore sur votre faim ? En effet, j’ai omis d’ajouter quelque chose d’essentiel !

Chaque fois qu’il y a miracle, et en particulier chaque fois que Jésus guérit les malheureux, les infirmes, les malades, les aliénés,… c’est à chaque fois un « acte d’amour ». En Hébreu, le mot « évènement » et le mot « parole » sont un seul et même mot

Et c’est dans cet Esprit d’Amour-là et de confiance en la Parole de Dieu que nous sommes appelés. Car effectivement, tout homme coupé de l’Esprit –que nous appelons Esprit de Dieu- cet homme donc, coupé de l’Esprit s’expose à la mort. Il est coupé de l’Être.

Aussi, dès les débuts du christianisme, cette vérité s’est imposée à tous les témoins du Christ :

Dieu est Amour. Jésus est celui qui a intégralement ʺaccompliʺ cette Loi divine qui consiste à aimer Dieu et à aimer son prochain quel qu’il soit et aussi soi-même.

Dieu est un Dieu d’Amour en qui tout homme peut se confier. « L'œuvre de Dieu, c'est que vous mettiez votre foi en celui qu'il a lui-même envoyé. » Voilà l’essentiel du signe qui nous est adressé « C'est moi qui suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui met sa foi en moi n'aura jamais soif. »

Que notre vie à tous soit affermie par ce pain qui nous est donné en Christ notre frère et notre Seigneur. Amen

PS : Textes du jour : Exode 16 : 2-15 / Jean 6 : 24-35 / Mt 4 : 2-4 en ajout

  • (citations ) "Si tu es le Fils de Dieu" Jacques Ellul - Ed Centurion