La création gémit

Jean-Philippe Barde

« A cause de la méchanceté de ses habitants, les bêtes et les animaux périssent (Jr 12, 4) ».

Environ 2600 ans plus tard, en 1962, la grande biologiste américaine Rachel Carson publiait un livre célèbre : « Printemps silencieux ». Dans cet ouvrage prophétique elle s’inquiétait des effets dévastateurs des produits chimiques sur la biodiversité : avec l’empoisonnement et la mort des insectes et des plantes, on n’entendrait plus le chants des oiseaux ; à l’avenir, les printemps seraient silencieux. En l’occurrence, cet ouvrage fut violemment attaqué par les lobbies, notamment les producteurs de pesticides.

Aujoud’hui, 56 ans après, les études récentes indiquent qu’en 30 ans, 70 à 80 % des insectes ont disparu en Europe, ainsi que près d’un tiers (30 %) des oiseaux en Allemagne et en France. Je vous épargnerai la longue et dramatique litanie des atteintes mondiales à la biodiversité. Il est désormais attesté que la Terre est entrée dans sa sixième extinction de masse. Les disparitions d’espèces ont été multipliées par 100 depuis un siècle, soit un rythme sans équivalent depuis l’extinction des dinosaures il y a 66 millions d’années.

Il n’est plus de jour où ne nous soyons alertés, par la presse ou autre canal, sur les dangers qui nous menacent: l’air de nos villes est gravement pollué; le réchauffement climatique s’emballe et risque de devenir hors de contrôle ; certaines régions du monde sont menacées par la montée des eaux ; les produits chimiques s’accumulent dans la nature et dans nos corps ; les océans deviennent saturés de plastique, la déforestation mondiale s’accélère, les ressources en eau douce sont en danger, les scandales alimentaires et pharmaceutiques se succèdent, etc. etc.

Mais ce n’est pas tant notre planète qui est menacée que ses habitants, c.à.d le vivant : car, nous disent les astronomes, la terre, qui en a vu d’autres depuis son origine, garde une « espérance de vie » de plusieurs milliards d’années, jusqu’à l’expansion puis l’extinction du soleil...

Ne trouvez-vous pas que tout cela entre en résonnance avec les textes lus ce matin pour ce dimanche du « Temps de la création » ? Je retiendrai deux interpellations pour ce matin : 1) notre obéissance – ou désobéissance – à Dieu. 2) notre attitude et notre attente eschatologiques. Je terminerai en essayant de situer notre positionnement de chrétien, face aux défis actuels.

D’abord l’obéissance à Dieu

Désobéir à Dieu, c’est se séparer de Lui ; c’est vouloir accomplir son propre destin sans Dieu. Dieu ayant achevé sa création vit que tout cela était « très bon» nous dit Gn 1. Hélas, tout est gâché par la désobéissance d’Adam et Ève, avec les conséquences que l’on sait...

Esaïe et Jérémie nous mettent également en garde contre la désobéissance à Dieu.

« ...la terre a été profanée sous les pieds de ses habitants,

car ils ont transgressé les lois, ils ont tourné les préceptes, ils ont rompu l’alliance perpétuelle, c’est pourquoi la malédiction dévore la terre, ceux qui l’habitent en portent la peine (Es 24) ».

Rassurez vous: je ne ferai pas d’Esaïe ni de Jérémie des précurseurs des écologistes ! Ce serait tordre les textes. Mais les deux prophètes rappellent et avertissent que la transgression des lois, que les ruptures d’alliance, que la méchanceté, bref la désobéissance et le péché entrainent des conséquences néfastes, spirituelles et matérielles. Par la rupture avec Dieu, l’homme se détruit spirituellement et s’autodétruit également physiquement.

L’épisode du déluge, dans Gn 6 est emblématique à la fois des conséquences du péché et de la désobéissance à Dieu ; mais il nous enseigne également sur les fruits de l’obéissance.

Déçu par l’humanité corrompue, Dieu décide de « repartir à zéro », ou presque. Les hommes ont oublié et méprisé l’alliance et Dieu va décider d’éliminer les hommes de la terre (sauf Noé et les siens). Par leur péché, les hommes se sont séparés de Dieu. Comme le disait le pasteur Hartnagel (dans une méditation sur Noé) : dès lors que l’eau du Saint Esprit se retire, c’est l’eau boueuse du déluge qui vient tout détruire.

Mais Dieu cherche une consolation, une espérance en donnant à l’homme une nouvelle chance et il désigne Noé comme instrument de ce nouveau départ :

« Mais Noé trouva grâce aux yeux du Seigneur (Gn 6, 8) ».

En Hébreu, le nom Noé (noa), signifie littéralement « repos, consolation, celui qui apporte la paix, tranquillité ». Ainsi, Noé, peut être désigné comme la première consolation de Dieu sur la terre, après la grande déception de la chute, de la rupture, puis de la mauvaise conduite des hommes. En quelque sorte, Noé va consoler Dieu d’avoir créé l’homme !

Noé, c’est aussi le juste qui obéit en tous points à Dieu, après la désobéissance originelle de l’homme. Il construit l’arche avec persévérance, pendant de nombreuses années (120 ans, selon la tradition midrashique), exactement selon les directives de Dieu. Il y fera entrer les animaux, exactement selon les instructions de Dieu : « Noé fit exactement ce que le Seigneur lui avait ordonné (Gn 7,5). »

Dieu entend que nous lui obéissions en tous points. Car cette obéissance est source de vie ; et par son obéissance, Noé va sauver l’humanité et le vivant.

Noé, est le premier sauveur de l’humanité et de la création tout entière, avant le salut définitif, accompli en Jésus Christ.

Noé, le consolateur, le juste, l’obéissant, est le gracié de Dieu, porteur et transmetteur de cette grâce, de cette miséricorde. Noé, devient le dépositaire, on pourrait dire le « signataire » de la nouvelle alliance avec Dieu le créateur.

Noé est donc le nouveau mandataire de la création, son nouveau « lieutenant » (qui tient le lieu). Noé, la « consolation », est alors dépositaire de cette nouvelle alliance, alliance d’amour et de paix qui sera renouvelée, avec Abraham, inlassablement rappelée par les prophètes, et définitivement accomplie en Jésus Christ.

Frères et sœurs, ne sommes nous pas nous mêmes aussi dépositaires de cette mission de gérance et de sauvegarde de la création ?

Notre Dieu est un Dieu de frontières qui fixe des limites. Dans le texte de Gn 1, Dieu sépare, bénit, et ordonne ; Il fixe les limites que l’on ne peut dépasser, sans aller à la mort. Le peuple hébreu avait parfaitement compris que ces limites sont ordonnatrices, protectrices, indispensables à la vie. Il a minutieusement répertoriées et codifiées ces limites (v. par ex le Lévitique). La parole de Dieu est vie (Dt 30). Le Décalogue, les dix paroles que nous avons lues ce matin sont des paroles de vie, des paroles de protection contre nous-mêmes.

Dès lors, n’avons-nous pas la responsabilité de respecter les limites ? Limites, lorsque l’on bafoue des peuples entiers, que l’on compromet les générations futures. Où se trouvent les limites des forages en mer, des biotechnologies, des gaz à effet de serre, de la déforestation, de tous les dysfonctionnements que j’ai cité en introduction à cette prédication ?

Il y a des limites techniques, économiques et écologiques, dont certaines sont bien connues, mais que nous décidons d’ignorer individuellement et collectivement.

Mais il y a aussi des limites éthiques et spirituelles, lorsque la création et l’homme sont défigurés.

Après la chute, l’homme est chassé de l’Éden, mais intronisé gardien de la terre. Dieu nous donne des lois, des règles de vie. Dieu fixe des limites sévères et précises dans le cadre de cette nouvelle alliance en Noé : « Et de même, de votre sang, qui est votre propre vie, je demanderai compte à toute bête et j’en demanderai compte à l’homme : à chacun je demanderai compte de la vie de son frère.” (Gn 9,5). »

Dieu donnera à Moïse une loi, des paroles de protection et de vie pour permettre à son peuple de survivre dans le désert, puis dans son histoire, jusqu’à la venue de celui qui viendra accomplir cette loi, Jésus le Christ.

Ainsi, s’instaure une relation « triangulaire » entre l’homme, Dieu et la création. La place de l’homme dans la création n’est pas soumise à sa seule volonté, mais est régie par la Torah. Si cette relation est faussée, devient pillage, dévastation et épuisement, c’est que s’instaure une relation de désobéissance et de péché : la terre est devenue maudite à cause de l’homme (Gn 3,17). Tel est aussi le message d’Esaïe.

Quel peut-être alors notre positionnement ?

Dans ce chapitre 8 de l’Épître aux Romains, Paul nous alerte :

« 19Aussi la création attend-elle avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu. 20Car la création a été soumise à la vanité — non de son gré, mais à cause de celui qui l'y a soumise — 21avec une espérance : cette même création sera libérée de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu. 22Or, nous savons que, jusqu'à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l'enfantement ».

Quoique souvent cité dans les réflexions bibliques et théologiques sur la création, ce texte de Rm 8 concerne d’abord les soupirs, souffrances et attentes qui précèdent la gloire de Dieu à venir. Autant ces souffrances sont et seront réelles, autant elles sont incomparables à cette gloire de Dieu à venir dans le monde. Paul nous parle de révélation (cf le livre de l’Apocalypse), de libération, d’espérance.

Face à la désespérance, aux guerres, à la misère, la destruction du vivant, l’apostasie, et bien d’autres maux et dérives, notre positionnement spirituel est d’abord l’attente et l’espérance de la révélation.

Le mot « révélation » est synonyme de « dévoilement », c.à.d. « d’apocalypse ».

Ainsi, la Création évoquée par Paul dans ce texte est la nouvelle création attendue, qui embrasse, non seulement notre planète terre, mais aussi tout ce qui est spirituel et relève de notre relation avec Dieu, notre relation avec le bien et le mal, les anges de lumière et les anges des ténèbres, le cosmos tout entier.

Comme le souligne le pasteur et théologien Otto Schaefer, cette attente et cette tension eschatologique ne se situent pas dans un simple temps linéaire d’attente d’une survenance des « nouveaux cieux et de la nouvelle terre ». Cette attente s’inscrit dans la simultanéité du « déjà là » et du « pas encore » ; je le cite : « En Christ crucifié et ressuscité, la création nouvelle est déjà accomplie ». Ce qu’il appelle « la vraie eschatologie » est « attente et accueil du Dieu qui vient », car, écrit-il, « Dieu vient en tout temps(*)».

Notre ministère, notre mission sur terre sont cette convergence entre, d’une part notre responsabilité de gérant de la création, et d’autre part de préparation du Royaume de Dieu, à la fois déjà là et à venir.

Wilfred Monod, ce grand pasteur et théologien (décédé en 1943), notamment fondateur du « Christianisme social », prêchait un « Évangile intégral », c.à.d, un Christianisme à la foi spirituel et social : annonce de l’Évangile, prière et engagement dans la cité. Un Évangile du Royaume, pas seulement de « l’ailleurs », mais aussi du « plus tard » que nous devons préparer.

Cet « Évangile intégral » trouve une forme d’écho dans cette exhortation du Pape François à une « écologie intégrale » dans son Encyclique Laudato Si. Une « écologie » qui fait appel à une conversion intérieure profonde.

Le penseur Orthodoxe, Michel-Maxime Egger plaide pour une « écospiritualité » qui met en résonnance la transformation du monde et la transformation de soi : une démarche de conversion intérieure.

Quel message pour ce matin ?

Le livre de la Genèse nous dit que, lorsqu’il eut terminé son œuvre créatrice, Dieu vit que tout cela « était très bon ». Dimanche dernier, notre pasteur Daniel, nous a donné une très belle méditation sur ce texte de Gn 1.

Le jardin d’Éden, ce n’est pas seulement un jardin vierge, sans pollution ni destruction ; c’est d’abord le don total de Dieu, le théâtre de l’alliance de Dieu avec l’homme sans péché, là où commence le temps de Dieu, selon son plan pour la création, terre, humains, cosmos. C’est le théâtre ou se déploie « l’amour fou de Dieu pour sa création » (selon le titre du livre de J.P. Gabus). Amour fou qu’il nous revient d’accueillir avec reconnaissance, dans la repentance et dans la foi, en nous revêtant du Christ.

Comprenons bien cela : notre responsabilité de chrétiens vis-à-vis de la Création, dépasse infiniment l’éthique de la conservation, de la bonne gestion, de la transmission à nos enfants d’une planète non dégradée, aussi respectable et indispensable que soit cette éthique.

La défiguration de la création de Dieu est aussi une défiguration spirituelle.

A l’instar de Paul dans Rm 8, il nous faut donc nous positionner dans le plan et le temps de Dieu, dans l’attente de la parousie, du retour du Christ et dans la préparation de l’Épouse, qui, dans sa perfection, est la nouvelle création.

Partenaires avec Dieu de l’avènement des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, dont nous parle le livre de l’Apocalypse, nous devons préparer le retour du Christ.

Oui, nous sommes dans des temps de « crises » au pluriel, crise globale, crise totale ; en Grec, « crisis » signifie « jugement » ; ce n’est pas neutre !

Le « temps de la Création », n’est pas seulement le temps de la planète terre. C’est le temps de la création tout entière, telle que Dieu l’a voulue : sans rides et sans péché.

C’est le temps où, nous exhorte Paul (dans Rm 13, 12-14) il nous faut nous dépouiller des œuvres des ténèbres et nous revêtir des armes de la lumière.

C’est aussi une occasion de se remémorer la grâce et la patience de Dieu : temps où Dieu nous a tout donné pour notre salut : les Écritures, la Loi et les prophètes, l’Évangile, jusqu’à son Fils Jésus, l’Esprit Saint et l’autorité en son Nom.

Temps durant lequel Dieu, dans son amour, attend le repentir et le « changement radical » de ses enfants, en nous offrant sa grâce et son pardon.

Frères et sœurs, c’est le temps où « l’Esprit et l’Épouse disent : Viens ».

C’est le temps de la préparation de l’Épouse ; c’est le temps où, plus que jamais, il nous faut entrer dans le projet et le temps de Dieu.

Frères et sœurs, en ces temps où tout s’emballe, on serait tenté de dire : « trop tard, c’est fichu !».

Pour moi qui, après mon engagement étudiant, ai consacré toute ma carrière professionnelle à la protection de l’environnement, ces constats désespérants sont difficiles à vivre ; je me dis : tout ça pour ça ?

Dans ces moments de spleen et de découragement, je me raccroche souvent à ce texte extraordinaire qui clôt le livre de Habakuk (3, 17-19) :
« Car le figuier ne fleurira pas,
Point de vendange dans les vignes ;
La production de l'olivier sera décevante,
Les champs ne donneront pas de nourriture,
Le petit bétail disparaîtra de l'enclos,
Point de gros bétail dans les étables.

Mais moi j'exulterai en l'Éternel,
Je veux trouver l'allégresse dans le Dieu de mon salut.
L'Éternel, mon Seigneur, est ma force, Il rend mes pieds semblables à ceux des biches
Et me fait marcher sur les hauteurs. »

Et moi j’exulterai en l’Eternel...Garder les yeux tournés vers Lui...

Comme ce chant que nous avons chanté : « Quand les montagnes s’éloigneraient... »

Wilfred Monod écrivait : « Croire quand même, aimer quand même, espérer quand même ».

« Quand même » tous les indicateurs seraient-ils au rouge vif, croyons, aimons, agissons...

« Quand même », à l’instar de Noé et de bien d’autres, obéissons à la volonté de Dieu qui nous veut gardiens et gérants de la création.

L’indifférence et l’inaction ne sont pas des options.

Frères et sœurs, sachons être des gérants créatifs, peut-être co-créateurs car « vicaires de la Providence », selon Calvin ; mandataires certes responsables, mais sous la grâce de Dieu, immense, précieuse et gratuite ; porteurs de l’Évangile de l’espérance, du salut et de l’annonce du Royaume ; régisseurs efficaces des talents qui nous ont été confiés. Évangile intégral, écologie intégrale...

Que ce « temps de la création », replace chacun dans cette attente active de la venue du Messie, dans la préparation de l’Épouse pour le retour de l’Époux. Que chacun se positionne dans ce combat qui devrait être celui de toute l’Église.

Veillons et prions ; gardons nos lampes pleines et allumées ; prenons soin de la création et faisons fructifier les immenses talents que le Maître nous a confiés.

AMEN


(*) Otto Schaefer, « Le royaume de Dieu comprend la délivrance de la créature : inspirations eschatologiques de l’environnement » in Jean-Philippe Barde (sous la direction de) Crise écologique et sauvegarde de la création, une approche protestante, Ed Première Partie, Paris 2017.