Nos printemps sont devenus silencieux JP Barde















12 % des espèces d’oiseaux connues sont gravement menacées


Du 29 avril au 4 mai la Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) s’est réunie à Paris. L’IPBES, l’équivalent du GIEC pour le climat, doit poser les fondements de la prochaine conférence mondiale sur la protection de la biodiversité, en Chine, en novembre 2020.

En 1962, la grande biologiste américaine Rachel Carson publiait un livre célèbre, Printemps silencieux. Dans cet ouvrage prophétique, elle s’inquiétait des effets dévastateurs des produits chimiques sur la biodiversité : avec l’empoisonnement et la mort des insectes et des plantes, on n’entendrait plus le chant des oiseaux ; à l’avenir, les printemps seraient silencieux. Cet ouvrage fut d’ailleurs violemment attaqué par les lobbies, notamment les producteurs de pesticides.

La grande oubliée

La biodiversité serait-elle une grande « oubliée » des décideurs et de l’opinion ? Aujourd’hui, on ne peut que constater la réalité de ce « printemps silencieux ». Les études récentes indiquent qu’en 30 ans 70 à 80 % des insectes ont disparu en Europe, ainsi que près d’un tiers (30 %) des oiseaux en Allemagne et en France, sans parler de l’hécatombe des abeilles. La chaîne alimentaire est gravement affectée. Il est désormais attesté que la Terre est entrée dans sa sixième extinction de masse ; on estime qu’environ 60 % de la masse vivante sur la planète a déjà disparu (source WWF). Depuis un siècle, les disparitions d’espèces ont été multipliées par 100 (ou plus), un rythme sans équivalent depuis l’extinction des dinosaures il y a 66 millions d’années.

Terre entrée ds sa 6e extinction

L’érosion de la diversité biologique met en péril la qualité et les conditions de vie des générations actuelles et futures, avec un impact majeur sur de nombreuses activités économiques, la sécurité alimentaire, le climat, la santé ou encore la diversité culturelle. Les raisons de cette régression sont d’origine humaine, notamment, artificialisation des sols et des écosystèmes, recul des habitats naturels, surexploitation des ressources naturelles renouvelables, espèces envahissantes, pollutions, changement climatique...

Depuis la signature de l’Accord de Paris sur les changements climatiques, signé à Paris en 2015 à la suite de la désormais fameuse COP21, une grande partie des préoccupations et des priorités environnementales se concentrent actuellement sur le réchauffement climatique, même si les engagements et les actions demeurent hélas bien en deçà des enjeux. Il existe de fortes interactions entre le réchauffement climatique et la biodiversité. Par exemple, le réchauffement entraîne une désertification, un recul des habitats et des écosystèmes, tandis que la destruction des forêts et autres écosystèmes réduit les « puits de carbone » qui ont un puissant rôle régulateur du climat. Préserver la biodiversité, c’est donc aussi lutter contre le changement climatique et réciproquement.

Sur le plan mondial, la préservation de la biodiversité est régie par la Convention sur la diversité biologique (CDB) des Nations unies, ouverte à la signature des États lors du Sommet de la Terre à Rio de Janeiro en juin 1992. Après l’échec de l’objectif de « stopper l’érosion de la biodiversité » (Conférence de Nagoya 2010), un accord fut trouvé, avec l’adoption d’un plan stratégique, dit « Objectifs d’Aichi » pour la période 2011-2020.

Hélas, neuf ans après, c’est largement un constat d’échec : presque aucun des objectifs d’Aichi pour la biodiversité ne sera atteint en 2020. De fait, la biodiversité n’est guère un thème politiquement porteur, contrairement au changement climatique.

Du bas vers le haut

En novembre 2020 se tiendra à Kunming (province du Yunnan en Chine) la 15e Conférence des parties à la Convention sur la biodiversité : un enjeu crucial pour l’avenir de l’humanité, comparable à la fameuse COP21 de Paris sur le climat. Réussira-t-on à enclencher une dynamique innovatrice semblable à celle qui avait porté la préparation de l’Accord de Paris ? Plusieurs pistes pour l’action sont ouvertes.

Le succès de la COP21 est largement dû à des approches novatrices. À l’instar de l’Accord de Paris sur les changements climatiques, il faudrait promouvoir une logique « bottom-up » (du bas vers le haut) reposant, par exemple, sur une dynamique d’initiatives locales, plutôt qu’une politique exclusivement « top-down » (du haut vers le bas) par imposition d’objectifs et de politiques étatiques globaux et finalement non contraignants. Par exemple, l’Accord de Paris a largement bénéficié des politiques climatiques régionales et locales mises en œuvre par de grandes métropoles ou régions.

De même pour la biodiversité : il faudra sortir de l’ornière des accords d’Aichi qui reposent largement sur une série de « cibles » à caractère trop général pour être réellement opérationnelles et politiquement entraînantes. Des engagements individuels des pays seront nécessaires, notamment par quelques « locomotives » avec un effet d’entraîn ment. Il faudra aussi susciter des coalitions de pays, de villes, ou d’entreprises qui s’engagent sur des objectifs précis, mesurable et contrôlables ; par exemple, réduire de moitié l’usage des pesticides.

Des engagements spécifiques du secteur privé (zéro déforestation...) sont également indispensables. Les travaux préparatoires vont s’fforcer de fixer des « contributions déterminées au niveau national » pour les : États, entreprises, autorités locales et investisseurs ; une approche qui avait fait ses preuves pour la préparation de la COP21 sur le climat.

Société civile et Églises

Un engagement résolu de la société civile est indispensable : les ONG environnementales, mais également les Églises et mouvements chrétiens. On ne peut que se réjouir d’un véritable « réveil écologique » chrétien. Citons le projet œcuménique Église verte qui offre les outils nécessaires aux Églises et institutions chrétiennes qui s’engagent dans un processus de « verdissement ». L’encyclique du pape François, Laudato si’ (2015), a suscité une réelle dynamique dans nombre de paroisses catholiques. D’autres initiatives telles que Chrétiens unis pour la terre ou le Temps de la création offrent des guides d’action et des synergies. Au niveau spécifiquement protestant, la Commission écologie et justice climatique de la Fédération protestante de France et le réseau Bible et création de l’ÉPUdF ont décidé de cibler leurs actions sur le thème de la biodiversité en 2019-2020, précisément dans la perspective de la conférence de Kunming.

Pourra-t-on se féliciter fin 2020 d’un « Accord de Kunming », comme ce fut le cas pour l’Accord de Paris ? La préservation de la vie sur notre planète en dépend pour beaucoup. Toutes les forces vives étatiques et non-étatiques, nationales et locales doivent se mobiliser dès maintenant. Il y a urgence...•

espéces gravement menacées