Forêts tropicales et océans sont de puissants aspirateurs à CO2. Sans eux l’accumulation dans l’atmosphère de ce gaz et d’autres gaz à effet de serre, et donc l’intensité du changement climatique, atteindraient des niveaux tels que la vie sur la planète serait déjà dévastée. Ce qui se trouve fixé dans la végétation et le sol des forêts, ainsi que dans les océans, soulage d’autant l’atmosphère. Il s’agit de quantités énormes dont le relargage serait une catastrophe finale pour la vie.

La forêt amazonienne est de loin la plus étendue de toutes les forêts tropicales ; sa surface est un peu supérieure à toutes les autres réunies. On saisit dans ces conditions la portée de l’avertissement formulé par le magazine – plus économique qu’écologique - The Economist (23 septembre 2010) : «Si la forêt amazonienne partait en fumée – un scénario qui n’est pas inconcevable avec un peu plus de défrichement et un peu plus de réchauffement – elle cracherait dans l’atmosphère l’équivalent de dix ans d’émissions résultant de la combustion de combustibles fossiles.» Ce serait un pas de géant sur le chemin des bouleversements climatiques, d’autant que par ailleurs les émissions annuelles globales ne diminuent pas, au contraire, en dépit d’engagements répétés: +2% en 2018, un record qui enterre définitivement les promesses de l’Accord conclu à Paris en décembre 2015. Avec une soufflerie qui s’emballe et des aspirateurs qui flanchent, le futur de nos enfants et petits- enfants ne peut être que très sombre. Cela signifierait en outre la disparition du réservoir le plus diversifié et le plus riche de flore et de faune terrestres ; ainsi que d’un support essentiel de régulation des circulations d’eau, atmosphériques, de surface et souterraines, dans une zone dépassant largement les limites de la forêt.

Des observations systématiques réalisées pendant 30 ans sur 320 sites en forêt amazonienne révèlent des dégradations de plus en plus profondes et étendues des peuplements et des sols. Elles ont fait l’objet d’une publication dans Nature (19 mars 2015) sous un titre transparent: «Déclin à long terme de l’Amazone en tant que puits de carbone».

Telle était la situation avant l’inauguration, le 1er janvier 2019, du président Jair Bolsonaro. Celui-ci n’a jamais caché que pour lui la préservation de la forêt est un obstacle au développement de l’économie brésilienne, c’est-à-dire de l’agriculture industrielle, de l’exploitation minière et forestière. Il n’a jamais caché non plus que pour lui les « indigènes », qui vivent dans la forêt et la protègent, sont des sous-hommes qui «sentent mauvais, ne sont pas éduqués et ne parlent pas notre langue.» Il n’a pas perdu de temps pour transférer le contrôle administratif sur la forêt et ses habitants du Ministère de l’Environnement au Ministère de l’Agriculture, dominé par le lobby le plus puissant du Brésil : c’est transformer une autorité publique de protection en autorité de déforestation.

Devant une assemblée de notables évangéliques, le Président du Brésil a suggéré qu’on peut pardonner l’Holocauste. Pense-t-il aussi qu’il serait lui-même pardonné d’appliquer une «solution finale» au «problème» indien? L’élimination a effectivement commencé. Encouragés par les promesses présidentielles d’ouverture des sanctuaires indiens aux activités minières, un groupe de garempeiros – ils sont des milliers à infester la forêt ces chercheurs d’or hors-la-loi – ont fin juillet 2019 attaqué une communauté Waiapi dans l’état d’Amapà (situé entre le delta du fleuve Amazone et la Guyane française), tué son leader et chassé la population terrorisée.

Le comportement criminel des autorités brésiliennes disqualifie totalement leur prétention à défendre la souveraineté nationale sur la forêt amazonienne et ses habitants. Un membre de l’entourage du Président a récemment affirmé que si, pour affirmer cette souveraineté, il fallait détruire la forêt, ce serait fait. Sont en jeu le basculement du changement climatique et la survie des Indiens d’Amazonie. Il n’y a pas d’autre solution que de placer la forêt amazonienne sous contrôle international, assorti des sanctions les plus strictes, qu’elles soient dans les mains d’autorités publiques, internationales ou nationales, d’entreprises ou d’organisations non gouvernementales. Intervention armée si c’est indispensable – vous êtes fou ! Non c’est accepter l’effondrement qui est fou - les enjeux sont infiniment plus grands qu’avec la Crimée ou l’Iran: notre pronostic vital à tous est engagé.

L’aveuglement et la lâcheté des démocraties européennes ont été à un cheveu d’assurer le triomphe d’Hitler. Si la bataille d’Amazonie est perdue, il n’y aura pas derrière de « Bataille d’Angleterre » pour sauver la planète.

            Claude HENRY, Sciences Po Paris, 4 août 2019.



Pour mémoire, Claude Henry, nous avait fait l’amitié de participer au colloque ABF « Terre en péril terre en partage, à Bible ouverte » en novembre 2018 à Paris.

Professeur de développement durable à SciencesPo Paris et à l’université Columbia à New York, Président du Conseil scientifique de l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI). A été pendant plus de trois décennies professeur et directeur du laboratoire d’économétrie à l’École polytechnique de Paris. Membre du Conseil d’analyse économique du Premier ministre Lionel Jospin (1997-2002), membre de l’Academia Europea, Fellow de l’Econometric Society, Médaille d’argent du CNRS.