Je ne sais ce que je vais faire maintenant, une conversation à bâtons rompus, une conférence, une prédication, ou peut-être pousser un cri destiné à nous sortir de notre zone de confort.

En tout cas, merci à Alain Bellet et son équipe, ainsi qu’à Anne Bayle qui, avec leurs associations respectives Active et Arpoezi m’ont invité à intervenir dans ce 5e Festival des Chemins de Tolérance en Cévennes, autour de la Pensée des Lumières. Des lumières qui, on l’a vu, avaient aussi leur zone d’ombre, leur part d’obscurité ; sans renier loin de là tout ce que nous leur devons, je me demande si dans l’état de crise qui est le nôtre le plus grand service, la plus belle manière de les honorer ne serait pas de les oublier ; ou plutôt sans les oublier, oublier les contenus de leur travaux marqués par un contexte culturel social, économique et politique qui n’a plus rien à voir avec le nôtre, et par contre ne pas oublier leur geste subversif fondamental qui dans une période incertaine a permis à des société moribondes de revivre, de rechercher du sens, de redonner de l’espérance au cœur des désarrois ou des aveuglements qui les environnaient, en un mot renouveler complètement les imaginaires, comme le souligne Serge Latouche lorsqu’il nous interpelle pour que nous changions de paradigmes, de logiciel, bien que le mot me déplaise, car il appartient à cette société numérique que de mon point de vue apporte plus de malheurs que de bienfaits (et je m’aperçois que je commence déjà à citer alors qu’au nom même de l’impérieuse nécessité d’inventer, de recommencer, de creer, je m’étais promis d’économiser au maximum les citations. Mais comme le disait André Gide, je préfère être homme à contradiction qu’homme à préjugés. Alors comment juger ce présent qui a force de sombrer dans un productivisme et un consumérisme sans mesure, nous plonge les uns dans l’immédiateté d’une jouissance sans lendemain, les autres dans une déréliction infernale et parfois macabre ? Comment juger cet hybris, cette démesure qui entraîne l’humanité vers un destin incontrôlé et maintenant semble-t-il incontrôlable et inéluctable : les dernières nouvelles ne sont pas très bonnes ! On y reviendra. Je vous propose maintenant un exposé en trois points.

1/ tout d’abord il s’agira d’ouvrir les yeux lucidement, sans aveuglement, sans préjugé sur le présent et ses racines,

2/ ensuite nous évoquerons les stratégies d’évitement, de camouflage que la plupart des dirigeants de notre monde, y compris en France, adoptent en face de la situation réelle.

3/ et puis avant de conclure, nous ferons un examen des commencements, des recommencements qui s’inaugurent de ci de là, de telle sorte que surgisse un monde qui, dépassant le catastrophisme éclairé cher à J. P. Dupuy, puisse s’offrir à nous si nous le voulons bien : un monde sinon paradisiaque parce que nous ne nous laisserons plus duper par des messiannismes douteux, mais du moins plus acceptable, acceptable pour que la vie sur notre terre et en particulier celle des hommes et des femmes qui nous succèderont soit préservée et qu’ils trouvent ainsi une raison de vivre dans une justice sociale, économique, et politique, qui sera par ailleurs le corollaire d’un juste usage des biens communs qui nous ont été légués et dont il nous faudra bien prendre soin.

Alors, où en sommes-nous ? Quel est cet hybris qui nous tient aux entrailles, et où nous a-t-il conduit ? Je fais l’hypothèse que chacun de nous, chacune de nos sociétés, nous sommes traversés par deux sentiments, qui selon les circonstances dans le temps et selon les territoires, se disputent voire s’opposent : je veux dire la peur et la compassion. Et pour ma part, mais c’est là un acte de foi très personnel, je pense que la compassion l’emporte et l’emportera mais que la peur toujours présente est souvent le ressort secret de bien des comportements qu’ils soient individuels ou collectifs, et c’est cette peur qui engendre l’hybris, la démesure, car il faut bien pour vivre en sécurité juguler la peur.
En étant un peu caricatural, je dirais en regardant vers le passé, que nous nous sommes dotés il y a bien des lustres, d’idoles bien commodes, de puissances surnaturelles, avec qui il s’agissait de négocier pour dominer le sentiment d’insécurité qui nous collait à la peau : c’est là le socle de toutes les religions antiques. Puis est venu dans certains contrées le temps du monothéisme il était plus simple d’avoir un seul interlocuteur, car les états d’âmes des dieux multiples pouvaient parfois être contradictoires ! difficiles à gérer, même si l’un d’entre eux, Zeus ou Jupiter, était sensé les surpasser.

Est donc venu le temps du monothéisme et finalement c’est à un seul Dieu, progressivement doté de toutes les vertus de la toute puissance qu’a été confié le soin de rassurer. Mais il demeurait cette douloureuse écharde qu’était le sentiment de dépendance à l’égard d’une altérité incontrôlable : il fallait ramener Dieu sur terre, le maîtriser et pourquoi pas le dissoudre dans la volonté autonome des créatures que nous sommes ; n’était-ce pas là, la réalisation de l’antique prophétie écrite il y a trois mille ans « vous serez comme des Dieux » que susurra Satan à l’oreille d’Eve et d’Adam. Il fallait régner et ne plus être le valet des dieux reprit a son compte F.Nietzsche.

La Réforme Protestante en inventant l’individu, sujet responsable n’ayant plus rien à négocier avec un dieu miséricordieux, octroyant sans condition une grâce salvatrice, fournit alors à ses héritiers la possibilité de se reconstruire un monde offert à une liberté délivrée de ses chaînes et ainsi de devenir maître et possesseur de cette création tel que René Descartes le proposa.

On avait ainsi plus besoin de la religion pour se sentir en sécurité, seules les réussites économiques sociales, économiques et même politiques permettaient de se sentir à l’aise dans un monde qu’il s’agissait maintenant de dominer.

Cette autonomie conquise, alliée à la sobriété calviniste, allait donner naissance à l’esprit du capitalisme, c’est la thèse de Max Weber, qui demeure encore aujourd’hui l’idéologie régnante dont nous commençons à considérer enfin les effets néfastes, car avec l’effacement progressif de cette austérité, de cette simplicité, de cette mesure calviniste, à l’esprit d’entreprise créatrice de biens communs pour le bien de tous, s’est substitué un égoïsme démesuré mettant en exergue la réussite individuelle fusse-t-elle au détriment du plus grand nombre. Cette démesure est devenue d’autant plus radicale qu’on la voit aujourd’hui trouver un appui dans ces théologies évangéliques hérétiques dites de « la prospérité », qui reprenant de manière perverse l’héritage calviniste de l’homme responsable, entrepreneur de bien commun, le dénature, en justifiant les comportements les plus oppressifs de ceux qui dans leur délire de toute puissance veulent faire passer leurs réussites pulsionnelles pour un signe de la bénédiction de Dieu (au passage rappelons à quel point les entourages de Messieurs Trump et Bolsonaro relèvent de ce milieu).

Désormais au Dieu tout puissant obsolète s’est substituée la volonté de puissance. L’humanité n’a plus peur des dieux, mais aujourd’hui elle a peur d’elle-même. Alors que finalement elle était solidaire en fin de compte face à des forces mystérieuses qui lui échappaient. Elle se divise et se déchire sans mesure, maintenant que l’homme redevient un loup pour l’homme, alors que tous les contrats qu’elle avait élaborés avec persévérance pour pacifier les peurs semblent désormais caducs quand ils ne sont pas jugés nuisibles.

Alors oui, nous allons vers le chaos, vers la catastrophe ; nous y sommes d’ailleurs déjà probablement, puisque nous allons manquer d’eau potable, d’air pur, de terres fertiles. J’hésite à énumérer ici ce qui se profile à l’horizon, et ce qui est déjà en marche ; jour après jour, les journaux et les experts publient articles et études alarmantes.

Hormis les généralités que sont la définition de l’anthropocène cette nouvelle ère où l’homme détruit son propre espace, ou cette nouvelle science de la collapsologie qui essaie de prévoir comment tout va petit à petit ou brutalement s’effondrer, il y a des faits concrets qui, suite au réchauffement climatique, sont désormais reconnus : aux dernières nouvelles par exemple, le permafrost, ces terres gelées en profondeur aux abords du Cercle Arctique, est en train de dégeler 50 ans avant ce qui était prévu ; si bien que du méthane, du CO2, des mega virus vont se répandre et sortir de leur hibernation ; et que c’est à 4° de plus que nous devons nous attendre d’ici à la fin du siècle. Aussi ne peut-on pas accorder une seconde d’intérêt aux propos des climato-sceptiques.

Mais le plus grave, c’est que cette catastrophe qui se profile intervient dans un monde de plus en plus inégalitaire. La cupidité, la démesure des richesses de nos sociétés gagnées par la mondialisation économique et financière se fait sur le dos d’une population pauvre et dominée qui n’est pour rien dans la crise qui s’impose à nous et que nous subissons. Ce sont les riches qui détruisent la planète (pour reprendre le titre d’un livre d’Hervé Kempf). Les riches, ce sont bien sûr le 1 % qui possèdent 80 % des richesses et qui exploitent les peuples. Mais c’est aussi vous et moi qui utilisons des smartphones friands en terres rares, extraits par des enfants de 8 ans qui descendent dans des mines étroites sans protection. La mortalité y est en importante.

C’est vous et moi qui prenons l’avion ou le bateau pour des voyages touristiques organisés et préfabriqués. C’est vous et moi, citoyens d’un pays, qui par ses ventes d’armes soutient des tyrans qui assassinent et torturent sans honte. C’est vous et moi lorsque nous prenons possession à 8h du matin d’un bureau qui a été nettoyé par une dame malienne dès 6h du matin après une heure de transport en RER, sans papier, enfuie d’un pays où les cultures vivrières ont été détruites pour que du soja ou du maïs vienne nourrir des animaux martyrisés dans des mega élevages pour satisfaire notre consommation en viande. C’est vous et moi, lorsqu’une entreprise abandonne une mine d’uranium en Afrique, qui a alimenté nos centrales nucléaires et laisse le soin à une population désemparée sans moyens et sans défense d’en gérer les déchets.

C’est vous et moi qui sommes au bénéfice d’une croissance qui s’est appuyée depuis des décennies, sinon des siècles (nous avons vu déjà dans ce festival la place de la traite négrière dans la production et la diffusion du sucre) sur la domination de peuples leur mise en esclavage, et l’exploitation irresponsable d’une nature complexe et vulnérable.

Alors ne croyez pas que je veuille nous culpabiliser. Il ne s’agit pas de nous paralyser dans un constat sans issue, mais plutôt de nous sentir désormais responsables, maintenant que nous avons les yeux ouverts, maintenant que nous ne sommes plus aveugles par cette religion de substitution que fut la croyance au progrès sans discontinuité et sans limites. Il nous appartient dans cette liberté durement acquise de résister au pire, de vouloir le meilleur et de le construire. Nous ne pourrons plus dire comme certains au lendemain de la découverte de l’horreur de la Shoah que « nous ne savions pas ». J’espère que nos enfants, nos petits-enfants n’auront pas honte de nous lorsqu’ils apprendront que nous savions tout cela, y compris que des hommes et des femmes, des enfants, à la recherche d’un lieu sûr pour vivre ont été rejetés à la mer par milliers et sont venus mourir sur nos plages polluées par nos crèmes bronzantes (en septembre 2019, on comptait 900 morts en Méditerranée depuis janvier). 
J’espère qu’il ne s’écrira pas un livre un de ces jours dont le titre pourrait être Ils savaient, ils n’ont rien fait, un point c’est tout. (cf Patrick Cabanel : Il fallait le faire, nous l’avons fait, c’est tout).

Alors bien-sûr certains sont encore dans le déni et s’imaginent que de nouvelles technologies numériques en particulier vont nous sauver (et ici on pourrait d’ailleurs se demander si ces technologies numériques ne portent pas en elles-mêmes une malédiction. Celle du calcul binaire où 0 et 1 sont les seules alternatives à la complexité du réel. Réduire le réel à ce dualisme appauvrissant, n’est-il pas par excellence une opération de déshumanisation, qui en voulant par une simplification abusive maîtriser notre monde, l’assassine.

D’autres pensent que l’on pourra même découvrir dans l’espace céleste des lieux habitables en tout cas par une minorité privilégiée pendant que tous les autres succomberont dans les décharges et les poubelles d’une histoire achevée.
D’autres pensent survivre dans des cités artificielles bunkerisées, où l’oxygène de leurs survies sera produite par de nouveaux esclaves permettant à quelques détenteurs de richesses de sauver leurs pauvres vies, tandis que des hommes augmentés ou des robots humanoïdes continueront leur danse macabre comme un thé dansant sur un Titanic en perdition. Et puis, il y aura l’immense cohorte des résignés qui, ne voulant pas entendre des bruits de bottes contre lesquels il faut lutter, s’assoupiront dans le silence mortel des pantoufles que l’on ne veut pas quitter.

Il est de plus en plus évident que ces tentatives d’évitement de la réalité n’ont pas d’avenir et qu’il nous faut maintenant faire le deuil d’un monde au bord de l’abîme (cf David Hamilton : Requiem pour l’espèce humaine). Il nous faut maintenant imaginer un monde nouveau.

Mais la fin d’un monde n’est pas la fin du monde, déjà Saint-Augustin le rappelait lorsqu’il apprit le sac de Rome par ceux que l’on appelait alors les « barbares », c’est à ce prix que nous pourrons à nouveau espérer reconstruire. C’est à ce prix que nous pourrons échapper ou du moins contrecarrer ces monstres prêts à surgir lorsqu’un monde ancien disparaît et que le nouveau tarde à survenir, comme Antonio Gramcsi l’avait souligné.

Et ici je voudrais essayer de synthétiser quelques pistes fécondes pour l’avenir, et commencer par évoquer ce que l’on appelle les leçons du passé. En temps de crise, par définition l’histoire ne peut être une répétition, mais le moment de choix décisifs, inaugurateurs, créateurs. Les théologiens diraient qu’il s’agit de discerner les kaïros, le moment opportun, l’instant propice à l’irruption de comportements nouveaux qui, d’ailleurs, n’ont rien à voir avec la course à l’innovation incessante que nos économies mercantiles déploient et qui, dans leur prétention à promettre des solutions salutaires, ne sont que la répétition du même avec les déboires conséquents que l’on connaît déjà.

Hannah Arendt, reprenant Tocqueville, dit en son temps, qu’en temps de crise, le passé ne peut éclairer le présent parce que l’esprit erre dans l’obscurité. « A certains moments », et je cite ici un article d’Eva Illouz, une intellectuelle israélienne, dans le Monde daté du 19 juillet 2019 : « Vouloir illuminer le présent par le passé revient à chercher un objet perdu, sous un lampadaire, parce que c’est le seul endroit où il y a de la lumière. » Qui peut le mieux analyser une crise, dit-elle, « ceux dont les normes sont anciennes ou ceux dont l’esprit est libre de tout préjugé » ?

Aussi, malgré la tentation qui peut être la nôtre de déceler dans le passé quelques similitudes avec notre présent, je pense en particulier à ceux qui évoquent, comme je l’ai fait d’ailleurs en citant Saint Augustin, la fin de l’Empire romain, ou ceux qui comparent notre début du XXIe siècle avec les années 30 du précédent, la montée du fascisme et du nazisme, il nous faut être libres de tout préjugé ; si nous voulons dans ce temps de rupture assumer et non pas subir les contraintes qui nous inquiètent, il ne faut pas nous laisser aveugler par un passé qui de toutes façons ne se répétera pas, puisque ce qui vient sera par définition différent. Il nous faut laisser de côté la sentence du philosophe Hegel qui en évoquant l’envol du soir de la chouette de Minerve, symbole de la sagesse philosophique, arrive toujours trop tard pour éclairer le jugement qui prédispose à l’action.

Hannah Arendt, toujours, elle nous a dit que c’est au cœur même de la journée que le jugement peut nous aider à comprendre la particularité de notre situation et que c’est là le seul moyen d’en assumer toute la responsabilité.

Et bien, nous sommes en plein cœur de cette journée ! Une journée bien remplie d’événements insaisissables, par exemple pour ne citer qu’eux, le phénomène « Trump » qui déstabilise tous les codes qui nous étaient familiers, et puis bien entendu cette crise écologique qui elle aussi met à bas toutes les certitudes qui étaient les nôtres depuis quelques siècles, sans parler de cette opinion de plus en plus commune, indécente, qui nous conduit à faire de notre sol un territoire signalé par le panneau « Défense d’entrer ».

Alors dans ce temps, si nous voulons être responsables, sans être enchaînés à un destin inéluctable, j’ai envie d’en appeler à un autre grand penseur du XXe siècle qui n’est pas sans lien avec Valleraugue, puisqu’il y a rédigé une œuvre majeure Tristes tropiques : Levi Strauss, puisqu’il s’agit de lui, vous l’avez compris, faisait la distinction entre la mentalité de « l’ingénieur » qui agit avec un projet préétabli, cherche les outils nécessaires et les matériaux utiles à ce qu’il veut réaliser, et veut extraire de l’environnement dont il dispose, ce qui va lui servir, sans évaluer ni maîtriser les conséquences, et la mentalité du « bricoleur » qui, avec les « moyens du bord », les objets qu’il a conservés « parce que ça peut toujours servir » arrange au mieux ce qu’il a sous la main, à sa portée.

Paradoxalement, le monde de l’ingénieur est un monde clos parce qu’il est prisonnier de ce qu’il cherche, le monde du bricoleur est constamment ouvert parce qu’il est attentif et s’attarde sur ce qu’il trouve.

C’est très certainement ce qui est en train de nous arriver et ce à quoi il nous faut nous attacher, puisque dans une saturation d’objets qui nous étouffent, de productions savantes qui obscurcissent notre entendement, de pouvoirs normatifs qui nous paralysent, il ne peut plus être question de nous maintenir dans cette fuite en avant. Il nous faut mettre un terme aux accélérations intempestives sans but, il nous faut arrêter de produire, de rechercher des ressources nouvelles, il nous faut avec les moyens du bord réarranger un monde nouveau, durable, équitable et acceptable pour tous. C’est d’ailleurs à un moratoire de tous les grands projets d’aménagement qu’il nous faut peut-être dès maintenant nous attacher.
Il nous faut mettre en œuvre sans délai dans la justice, non pas une nouvelle croissance envisagée par les ingénieurs du numérique et de l’algorithme dans l’illusion d’un ruissellement profitable à tous, mais un partage de ce qui est à notre disposition, ce qui, bien entendu, peut engendrer une décroissance des uns pour que d’autres vivent et survivent. Cette décroissance, je vous propose d’ne examiner quelques traits sous l’angle de trois réalités, trois mots : l’Avoir, le Pouvoir, le Savoir ; trois réalités autour desquelles peut se jouer notre avenir proche, des décroissances choisies pour nous épargner s’il est encore temps, une régression subie, chaotique, fratricide et catastrophique.

Alors tout d abord L’avoir, la possession, la production, la consommation, l’argent : il est clair qu’il nous faut cesser de produire des biens dont l’obsolescence programmée engendre, on l’a déjà dit, des déchets qui font de certains peuples les poubelles de notre civilisation (sans omettre les océans, et certaines contrées déjà très contaminées), d’autant plus que cette production intensive est un mépris de l’œuvre de l’homme, qu’il soit ouvrier, employé ou paysan, et qu’elle est aussi un mépris du produit de son travail, qu’il soit industriel ou agricole.

Il nous faut juguler par ailleurs drastiquement la fabrication des écarts de revenus qui vont faire exploser toute cohésion sociale et engendrer des violences, des guerres civiles sanglantes (sur ce sujet Gaël Giraud, prêtre jésuite, économiste en chef de l’Agence Française de développement, bête noire des Inspecteurs des Finances de Bercy, a publié il y a quelques années une étude très argumentée dans laquelle il propose que l’écart maximum de revenus nets soit de 1 à 12. Ce qui est évidemment très loin de la situation actuelle. Au-delà du calcul économique, c’est une référence symbolique forte : personne ne doit disposer en un mois ce que quelqu’un ne peut obtenir qu’en un an).
Il nous faut limiter et peut-être abolir la propriété des moyens de production, favoriser les entreprises coopératives, les sociétés mutualistes et ici reprendre à notre compte les vues pertinentes et prophétiques de l’Ecole de Nîmes et son animateur Charles Gide (l’oncle d’André), un cévenol.
Il nous faut par une fiscalité complètement renouvelée et progressive, et ici on ne peut que regretter la pusillanimité de nos gouvernants en la matière, redonner, à l’encontre de la libéralisation et de la privatisation de l’économie, des moyens aux collectivités publiques, seules garantes d’une juste redistribution, et d’une meilleure réponse aux besoins sociaux (le soin, l’éducation, la culture, l’habitat …).

Il nous faut réviser nos politiques monétaires, qui depuis la fin des accords de Bretton Woods, et la fin de la convertibilité du dollar en or prononcée par Nixon en 1971, conséquence du financement de la guerre du Vietnam, a provoqué une explosion de la masse monétaire internationale qui fait de l’économie mondiale, une économie hors sol, soumise aux crises successives de bulles financières irrationnelles qui à tout moment peuvent imploser, d’autant plus que cette masse monétaire qui représente environ 50 fois la réalité de biens échangés ou services rendus, est constituée de dettes privées ou publiques, tôt ou tard insolvables, assorties de taux d’intérêt qui, même s’ils sont faibles, condamnent à une fuite en avant dans une croissance ininterrompue destinée à la rembourser, dont on sait à quelles impasses elle nous mène. Et ici nous pouvons mettre à profit les analyses de David Graeber, un des animateurs du mouvement « Occupy Wall Street », qui dans son livre magistral sur l’histoire de la dette, propose un jubilé aux accents deutéronomiques, une annulation de toutes dettes comme outil de résilience en face de ce qui nous menace.

Nous devons confier nos échanges de biens et de services à des monnaies alternatives insérées, enchâssées dans des territoires en cohérence économique, énergétique, sociale, culturelle et géographique. Il nous faut donc retrouver la proximité des échanges, favoriser les circuits courts de consommation et de production. Pour ce faire, un peu de protectionnisme est nécessaire, protectionnisme qui, contrairement à ce que disent ceux qui le décrient, est une attention plus grande donnée à ce qui nous est proche, loin du surf superficiel des circuits mondialisés. Il y a plus de richesse dans l’ouverture à ce qui est à ma porte que dans la conquête des grands espaces.

S’il faut faciliter la circulation des personnes, il faut limiter la circulation des biens. Il faut redonner de la consistance à la souveraineté du local, tant sur le plan alimentaire que sur le plan énergétique.


2/ Après l’avoir, les biens, la propriété, c’est en ce qui concerne l’exercice du pouvoir qu’il nous faut changer le cours des choses. Gouverner c’est prévoir, a-t-on dit, cependant plus pertinemment devrait-on dire « gouverner, c’est servir ».

Nos Etats Nations et nos grandes institutions internationales ne sont plus le lieu de justes décisions, mais le lieu où loin de l’intérêt général s’affrontent des bellicismes qui se réactivent dangereusement. A ce propos Einstein disait en son temps, peu avant sa mort, alors qu’il voyait la Guerre Froide s’installer, que s’il ignorait quelles seraient les armes employées pour la 3e Guerre mondiale, nucléaires, bactériologiques, chimiques, électroniques, il savait avec certitude que la 4e se déroulerait avec des lance-pierres et des gourdins, car tout le reste aurait été détruit. Ainsi ceux qui caricaturent le combat écologique en l’assimilant à un retour à la bougie, méconnaissent que c’est eux-mêmes qui nous condamnent à ce retour qui, de plus, ne serait pas choisi, mais subi. Dans ce contexte, la France, pour ne parler que d’elle, mais nous sommes directement concernés, a une richesse qui fut longtemps considérée comme un handicap : ce sont ses 36.000 communes héritières de territoire à taille humaine. Alors que la classe politique est décriée et que le « tous pourris » fait le lit de populismes nauséabonds, redonner aux communes par une décentralisation renforcée des compétences et des moyens, fussent-elles regroupées à leur gré en réseau, et non pas soumises à un état impérial atteint lui aussi par la démesure intrusive de la toute puissance, est une garantie de démocratie et donc une percée vers une société plus acceptable pour tous et par tous. Et ici, on ne peut que regretter la suppression par nos gouvernants de la taxe d’habitation et sa compensation (promise) par une dotation d’Etat, qui, au-delà de la péripétie politicienne relève d’un passéisme notoire. Quelles que soient les adaptations nécessaires, elle demeurait une des ressources maîtrisées par une collectivité publique plus proche de sa population que les ministères centralisés et jacobins. La commune devrait pouvoir redevenir ce lieu où, loin des écrans et des dossiers numérisés, l’administré peut redevenir un citoyen écouté, compris, épargné par les incivilités des grandes administrations ignorantes des réalités humaines, des incivilités qui en retour provoquent des réactions agressives et violentes nuisibles à un vivre ensemble apaisé. Par ailleurs, on le sait, le « Maire » est la personnalité politique qui jouit encore d’une certaine confiance (une confiance certainement enracinée dans la longue histoire de cette fonction, qui symboliquement incarne l’unité d’une communauté qui s’inscrit dans une histoire). Cette figure, il faut non seulement la sauvegarder, mais la promouvoir (n’est-elle pas d’ailleurs dès aujourd’hui le lieu de résistance, l’actualité le montre, et de défense en face des aveuglements meurtriers d’une société dominée par les intérêts de grands groupes industriels et chimiques qui polluent les territoires). Mais bien entendu, pour cette figure, comme pour toute figure politique, il faut revoir les modalités de désignation. L’élection ne peut plus être le seul critère – à l’élection qui donne lieu à bien des abus, que ce soit l’investiture partisane, la surenchère démagogique flattée par des clivages médiatiques surdéterminés par la nécessité de créer un audimat rémunérateur, les soutiens financiers opaques, il faudrait au moins adjoindre, sinon lui substituer, des modalités de tirages au sort bien attestées dans l’histoire des institutions publiques.

En tout cas, il faut déprofessionnaliser le mandat politique. Tout citoyen doit pouvoir à un moment de sa vie contribuer à la gouvernance d’une collectivité publique. N’est-ce-pas là d’ailleurs une des revendications des Gilets Jaunes ?

Pour ce faire, il faut être rigoureux, c’est une première marche, sur l’exigence de non-cumul, et sur la durée de l’exercice d’un mandat, assortie bien sûr d’une garantie solide de possibilité de retour à l’emploi lorsqu’un mandat touche à son terme. C’est à ce prix qu’une confiance sera retrouvée, et qu’il en sera fini avec l’existence d’une caste qui comme au temps des Rois, se reproduit de manière étroite avec des privilèges indus. Le débat est ouvert, il faut le maintenir, l’ouvrir et le mener à son aboutissement.

Un troisième et dernier point concerne, on l’a dit, la construction du savoir, lui aussi habité par l’hybris auquel l’avoir et le pouvoir ont succombé. Le « small is beautiful » de Ernst Schumacher s’applique aussi à ce champ de révisions nécessaires ; En contrepoint aux grandes synthèses théoriques qui peuplent le champ du savoir, depuis que la révolution industrielle a accéléré la mathématisation du réel, il faut réactiver les savoirs traditionnels et locaux en voie de disparition (en ceci de manière tout à fait homothétique à la disparition de la diversité du vivant).
Savoir que des peuples ont conservé, en particulier l’Afrique non urbaine à laquelle Serge Latouche a consacré une étude extrêmement riche. Et ici plutôt que de me livrer à un développement théorique, je voudrais vous livrer trois anecdotes significatives.

La première m’a été rapportée par une connaissance pédopsychiatre européenne travaillant en Afrique, participante à un symposium de médecins africains et occidentaux.

Il s’agissait de vérifier des phénomènes de télépathie entre une mère et son enfant dans des situations émotionnelles variables de la mère passant d’état de joie intense, à des moments d’abattement sévère, pour ce faire des protocoles d’expérimentation très affinés permettait de vérifier l’état émotionnel de l’enfant de plus en plus éloigné de sa mère : de la proximité d’une pièce, a une grande distance kilométrique . Après de nombreux essais les médecins occidentaux avaient conclu qu’une communication était maintenue quelle que soit la distance installée. Il fallait donc conclure, qu’une causalité inconnue était à l’œuvre, ce qui bien entendu laissa perplexe les européens, mais ne surprit en aucune manière les médecins africains qui, tout en étant imprégnés de la science médicale, n’avaient pas oblitéré dans leur champ de travail des savoirs ancestraux bien connus d’eux. Du même genre, une amie congolaise inspectrice d’académie réfugiée politique en France, me reprocha un jour d’avoir balayé d’un revers de manche dans mon protestantisme quelque peu rationalisant lors d’une émission à France Culture, à laquelle il m’arrivait de participer autrefois, le témoignage de personnes pensant souffrir d’envoûtement, de sortilèges divers qui empoisonnaient leur vie. Il m’est arrivé à Valleraugue de partager un repas avec un chercheur africain attaché au Museum d’Histoire Naturelle, qui glissa soudainement en pleine conversation qu’il avait hérité des dons de sorcier de son grand-oncle. Et ici nous rejoignons tous ces savoirs qui président à bien des pratiques que notre scientisme objectivant méprise et qu’un rationalisme réducteur ignore. Notre science devrait retrouver l’humilité des balbutiements. Souvenons-nous au passage que Newton était par ailleurs alchimiste et Kepler astrologue. Je ne suis pas spécialement attiré par l’astrologie, mais je veux simplement souligner que la connaissance ne peut progresser que si elle laisse de la place au mystère, à l’incertain, au risque, et surtout à l’imaginaire et l’imprévisible. Toutes choses que nos savants séduits par les algorithmes veulent effacer.

Notre science devrait redonner de l’espace à cette culture non académique qui fut longtemps la compagne de bien des peuples que nous avons asservis. Et je pense aussi à ces cultures minoritaires qui ont fait la France, et qu’une certaine arrogance de la IIIe République a voulu extirper des mentalités au prétexte qu’elles ne répondaient pas aux normes du scientisme positiviste qui sournoisement règne encore aujourd’hui. J’en veux pour preuve les propos récents témoins d’une culture bien étroite de notre premier ministre à l’égard de l’homéopathie.

Peut-être faudra-t-il réévaluer la distinction trop simpliste entre savoir et croyance eu égard, en particulier, à leurs effets dans des circonstances dramatiques : ne sont-ce pas des croyants qui ont su mettre un terme, un coup d’arrêt, certes provisoire, à la boucherie des tranchées lorsqu’à Noël 1914, résistants à l’artificialité des frontières, soldats français et allemands ont célébré Noël ensemble au cœur de l’absurdité des techniques meurtrières et des soi-disant rationalités politiques, industrielles et nationalistes. N’est-ce pas aujourd’hui l’animisme des Indiens qui inspirent la résistance à la folle rationalité économique qui veut construire un aéroport international au Machu Picchu. Il y a des savoirs emprunts de dogmatisme religieux et des croyances démystificatrices émancipatrices et libératrices.

Quand le rationnel devient déraisonnable, fou, que le savoir contribue à dire « on ne peut pas faire autrement », c’est là que la croyance, la foi, la confiance, qui renversent des montagnes, suscitent des sursauts inattendus d’impossibles possibilités qu’aucune raison ne peut envisager. L’humilité du croire se révèle parfois plus efficient que l’arrogance du savoir.

Mais il est temps de conclure. Je faisais allusion au début de cette intervention à ces deux forces antagonistes qui nous partagent, la peur et la compassion. Il est temps de sortir de la peur, la peur qui à la recherche de la sécurité à tout prix a provoqué ce délire occidental, foyer de toutes les « hybris » et démesures qui aujourd’hui nous plombent (et ici au passage je voudrais évoquer ces « commissions dites de sécurité », qui a force de normes chargées de prévenir tous les risques, ont étouffé la gratuité, la bonne volonté de tous ceux qui par souci de l’autre créaient des espaces et des temps d’éducation populaire où chacun pouvait se remettre sur la route de la dignité, à tel point qu’aujourd’hui c’est l’insécurité qui s’est répandue. Il est temps de restaurer dans toute sa fécondité, la compassion, le soin, le souci de l’autre, le care que mettait en avant Madame Martine Aubry (je précise ici que je ne me sens pas de ce fait spécialement social-démocrate).

Au lieu de succomber à une société basée sur la peur de l’autre, qu’il soit l’immigré, l’étranger, le différent, il est temps de prendre le risque de la rencontre, de l’accueil inconditionnel. L’autre n’est pas un ennemi qui me menace, mais l’occasion d’un chemin partagé pour une création commune. Dans sa vulnérabilité, sa fragilité, l’autre est peut-être un « ange », un envoyé qui m’appelle à sortir de mes peurs et à vivre. C’est d’ailleurs peut-être ce que les Gilets Jaunes inconsciemment ont revendiqué sur leurs ronds-points lorsqu’ils voulaient que les voitures ralentissent dans leurs courses mortelles, lorsqu’ils retrouvaient une proximité, une famille ont-ils dit, où des solidarités nouvelles se produisent, loin de nos guichets kafkaïens désespérants.

Alors, me direz-vous, que faut-il faire ? Résister au pire et provoquer le meilleur. Les grandes révolutions violentes ont fait long feu, les réformes en mille feuilles ont prouvé leur stérilité. Il ne reste plus que les initiatives modestes, exemplaires, qui peuvent faire tâche d’huile et construire des réseaux partagés féconds.nous avons besoin de témoins plus que de pédagogues. De ci-de là surgissent des oasis de sobriété joyeuse, de fraternité conviviale, de résistances fertiles, d’insurrections non violentes, de désobéissance pacifique, où chacun et chacune peut trouver l’occasion d’imaginer un avenir, l’hospitalité dont il a besoin, et même parfois l’hospitalisation bienveillante lorsque les blessures sont profondes.

On le sait depuis longtemps, notre civilisation est mortelle. Nos empires sont des colosses totalitaires aux pieds d’argile, leur effondrement est en marche, mais comme le disait Luther, même si je savais que le monde doit disparaître demain, aujourd’hui encore je planterais un pommier. Il est temps de retrouver la ferveur des joies simples, se vêtir, se loger, se nourrir, s’éduquer et prendre soin de l’autre.

« Il est temps de vivre comme des frères, si nous ne voulons pas mourir comme des idiots », ajoutait Martin Luther King. A nous libres et responsables, sans préjugés, c’est là le socle de tous nos engagements pour aujourd’hui et pour demain, de faire de la catastrophe qui vient une Apocalypse, c’est-à-dire non pas un désastre, mais le dévoilement, la révélation (c’est le mot grec) de ce qui au plus profond de nous demeure le désir d’être accueilli et le souci de l’autre ;

Ce sont là les « petites lucioles(*)» si chères à Pasolini, qui loin des lumières aveuglantes, nous permettent d’espérer.

Pasteur Jean-Pierre Rive.

Bien qu il ne soit jamais cité ici, je veux souligner ma dépendance à l'égard de Jacques Ellul, qui avait “presque tout prévu”




(*)cf La disparition des lucioles (Ecrits Corsaires de Pasolini 1975)