L’appropriation de la pensée écologique par les églises chrétiennes, et notamment les églises protestantes est un processus maintenant enclenché quoique tardif. Récemment, y compris sous l’égide de la Fédération protestante de France, plusieurs documents et ouvrages(1) ont été élaborés, dans lesquels sont croisés écologie et théologie. Une nouvelle génération de théologiens, de personnes ressources, est apparue. La dimension œcuménique est présente dans ce mouvement depuis longtemps, mais une nouvelle dynamique à cet égard est apparue avec la parution de l’encyclique papale Laudato si.

Quoique fécondes sur le plan intellectuel, ces démarches doivent urgemment être relayées par de fermes prises de position et des actions concrètes : mobilisation des ministres des cultes et des fidèles mobilisation collective des paroisses et des mouvements. A cet égard, il faut se réjouir d’initiatives concrètes telles le programme œcuménique « Église verte » qui connaît un franc succès.

Alors que la préoccupation environnementale est longtemps restée marginale dans l’opinion et au niveau des États, la donne a désormais radicalement changé. Le réchauffement climatique s’emballe et en passe de devenir hors de contrôle, entraînant des épisodes de plus en plus violents et fréquents, parmi lesquels sécheresses et canicules, cyclones de plus en plus puissants, incendies de forêts et de récolte, fonte des glaces, etc. Les graves conséquences économiques, sociétales et géopolitiques, déjà présentes, ne vont que s’amplifier.

L’érosion de la biodiversité à l’échelle planétaire, qui entre en synergie avec le changement climatique, affecte gravement les chaînes écologiques, jusqu’à menacer la survie de larges parties de l’humanité. Sans oublier les multiples polluants, notamment chimiques, qui affectent directement la santé publique, les pénuries d’eau, la désertification etc.

Dans ce contexte, de larges franges de l’opinion sont progressivement passées d’une préoccupation diffuse à une quasi-désespérance : le sentiment est que c’est maintenant trop tard, qu’on ne peut plus rien faire... La question est : entre cette désespérance, le millénarisme de certains survivalistes, et le refuge faustien d’un « transhumanisme », quelle parole pour notre église ?

Les paroles et les actions des églises ne doivent pas se limiter à suivre et accompagner la simple prise de conscience. Aujourd’hui, la responsabilité des chrétiens est d’élargir et intensifier un message de lucidité, et néanmoins, d'espérance. Ils doivent aussi se poser la question du passage d’une éthique de témoignage à celle d’une participation à l’action, non seulement à titre personnel mais aussi communautairement, en Église.

Les textes sur l’écologie des églises protestantes mettent tous l’accent sur l’espérance que doit prêcher l’Église et qu'il faut distinguer de l’espoir. La première condition de l'espérance est d'oser regarder la vérité en face, le courage de croire, enfin, ce que nous savons : qu’un « enfer sur terre » est possible et que les trajectoires actuelles sont en train de l’installer irréversiblement. Un double travail de deuil est nécessaire. C'est d'abord celui d'équilibres environnementaux qui étaient stables au regard du temps humain qui ne seront désormais plus ce qu'ils étaient jusqu'à maintenant. Mais il faut aussi faire le deuil de la confiance dans le progrès technique ou la croissance économique portée par une société de consommation.

Les Églises doivent aider et accompagner ce travail de deuil où se mêlent tour à tour des sentiments douloureux de déni, de frustration, de révolte, de colère, de résignation et de désespoir. C'est au prix de ce travail que l'espérance d'une renaissance peut éclore. Cette espérance, pour les disciples du Christ, ne peut prendre racine que dans ce qui nous transcende et nous est donné par grâce, que dans l'annonce de la résurrection qui est ouverture au nouveau, à l’inattendu, et dans l'attente du retour du Christ proclamé dès les premiers jours de l'Église. Elle nous oblige et nous donne la force, dans un esprit de service et une dynamique de coopération d'agir dans un contexte de crise.

Quelques pistes parmi d'autres, pour nos Églises, peuvent être suggérées.

- Penser l’Église comme un lieu de ressources, « d’énergie douce », d'approfondissement spirituel et d’encouragement pour ses membres ou tous ceux qui le souhaitent, pour les aider à vivre une vie de création de liens et de multiplication de solidarités et par exemple aider à surmonter la détresse et le désespoir qui s’emparent parfois des scientifiques ou autres personnes engagées en première ligne.

- Stimuler la vie communautaire et la réflexion éthique à partir de nos racines bibliques et la partager avec d'autres courants de pensée dans le souci d’identifier les discours ou les logiques perverses, pour que personne, notamment les plus vulnérables, ne soit abandonné en chemin.

- Scruter inlassablement les Écritures, et actualiser la pensée théologique dans ces domaines.

- Promouvoir et mettre en œuvre des solutions et des engagements concrets au niveau des communautés et églises locales, par exemple à l’aide du projet « Église verte ».

- Utiliser pleinement, diffuser, mettre en synergie et développer les outils et ressources déjà disponibles pour les églises(2).

- Articuler éthique et politique, afin de proposer des actions concrètes à l’échelle des individus ou des groupes, en étant attentifs aux interactions, aux différents points de vue, à la complexité des problèmes et des situations.

- A l’échelle de la nation, veiller, et s'il le faut d’intervenir par des prises de position fortes vis à vis des pouvoirs publics et dans le débat public. Ce travail des églises doit se situer dans une perspective d'ouverture et d’intelligence collective, débordant largement nos familles religieuses et spirituelles.
Dans ce contexte dramatique de l’humanité, entre incertitude, désespoir et fatalisme, les églises doivent plus que jamais déployer leur ministère prophétique par la proclamation de la grâce agissante et vivifiante.

« Étant justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ, à qui nous devons d’avoir eu par la foi accès à cette grâce, dans laquelle nous demeurons fermes et nous nous glorifions dans l’espérance de la gloire de Dieu. Bien plus, nous nous glorifions même des afflictions, sachant que l’affliction produit la persévérance, la persévérance la victoire dans l’épreuve, et cette victoire l’espérance. » (Rm 5, 1-4).

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!1) Citons entre autres : Information-Évangélisation, 2013 , « Sur le rebord du monde, Théologie et Écologie se rencontrent ». Terre créée, Terre abimée, Terre promise (ouvrage collectif) Editions Olivétan, 2015. Fédération Protestante de France, Le changement climatique, 2014. Crise écologique et sauvegarde de la création : une approche protestante (sous la direction de Jean-Philippe Barde), Ed Première partie, 2017. Didier Fievet, Bible et écologie, questions croisées, Olivétan, 2019.

(2) Par exemple, « Église verte », le réseau « Bible et Création », la Commission « Écologie et justice climatique » de la Fédération protestante de France, les réseaux internationaux (ECEN) etc.