« Il fut transfiguré devant eux » (Mt 17, 2)

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« Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, son frère, et il les conduit à l'écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux :
son visage se mit à briller comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière.» Voilà le texte que nous venons de lire dans l’Évangile de Matthieu. Mais nous aurions pu tout aussi bien le lire dans l’Évangile de Luc comme dans celui de Marc.

Ce texte est commun aux trois évangiles synoptiques. Les évangiles synoptiques sont les évangiles qui relatent la vie de Jésus. Le 4ème évangile, l’évangile de Jean, lui, ne relate pas cet évènement. Il est vrai que son auteur, contrairement aux autres Évangélistes n’est pas un contemporain de Jésus, mais son Évangile nous apporte un éclairage qui facilitera grandement la compréhension de ce texte, nous le verrons tout à l’heure.

Les quatre évangiles ont donc accordé une place toute particulière d’un coté au récit de la transfiguration, de l’autre à l’importance de la lumière.

Dans chaque récit les évènements ont été disposés de la même façon.

En 1er lieu, Pierre reconnaît en Jésus le Messie attendu, qui a été annoncé par les prophètes. Jésus ne renie pas ce titre de Messie, il dit à Pierre : « Tu es heureux, Simon fils de Jean, car ce n'est pas un être humain qui t'a révélé cette vérité, mais mon Père qui est dans les cieux. » Puis, Jésus annonce pour la 1ère fois qu’il doit souffrir et mourir bientôt et qu’il reviendra. Cette fois-ci, Pierre s’offusque que Dieu permette la souffrance et la mort de Jésus. Jésus le rabroue rudement et il lui dit : « Va-t'en loin de moi, Satan ! Tu es un obstacle sur ma route, car tu ne penses pas comme Dieu, mais comme les êtres humains. » Et puis ensuite, il y a la scène de la transfiguration.

Cet enchainement des textes est rigoureusement le même dans les trois évangiles synoptiques. Il y a donc lieu de comprendre quelle est la signification profonde de cette vision de la transfiguration.

Alors me direz-vous, s’agit-il d’un effet d’optique ? La vision d’un phénomène comme celui-ci proviendrait-il de nos sens ? S’agit-il alors d’une perturbation de nos sens qui verraient autre chose que la réalité ? Tout le monde connaît quelques produits dits hallucinogènes qui modifient ou altèrent notre vision au point de "trans" former notre perception de la réalité ! Nous sommes alors confrontés à une perception "autre" de la réalité. Cette perception "autre" de la réalité nous y sommes tous plongés tous les jours et tout le temps aujourd’hui ! En effet nous vivons dans un monde d’images continues et ce monde d’images continues constitue ce qu’on appelle aujourd’hui la société du spectacle. Nous passons un nombre infini d’heures devant un écran à voir défiler des images…

Nous vivons donc dans une société "trans" formée par l’"image".

C’est une banalité que de rappeler ce phénomène inouï. Il est désormais répandu sur toute la planète grâce à l’évolution prodigieuse de nos moyens techniques. L’image est au cœur de notre vie quotidienne et elle crée un univers mental artificiel dont nous sommes prisonniers.

Donc, 1ère précaution indispensable : pour apprécier la valeur de la vision de la transfiguration, il faudra se détacher de notre univers mental qui voile gravement le sens de cette vision contenu dans l’évangile.

Éliminons aussi l’idée simpliste qui consisterait à considérer que les évangélistes, en bons romanciers, ont utilisé un genre littéraire propre à frapper notre imagination. Écartons aussi la vision biographique qui nous est donné par l’historien qui verra –par exemple- en Jésus "un malheureux juif innocent mis à mort". Certes, la rationalité de l’historien ou du scientifique nous fait approcher de la réalité, mais ce qui compte ici, ce n’est pas la réalité, mais c’est la « vérité ».

Tous ces textes sont porteurs de sens. Et ce sens est fondé, non sur une doctrine mais sur une « vraie » expérience existentielle et j’utilise à dessein le mot « vraie », car tout cela à voir avec la Vérité. Qui est-il en vérité, ce Jésus ? Autrement dit « qui est vraiment ce Jésus transfiguré ? » Voilà la question qui nous est posé par ces textes.

Et pour essayer d’y voir plus clair, je vais évoquer une autre vision, celle relatée par les pèlerins d’Emmaüs. Les pèlerins d’Emmaüs ne reconnaissent pas tout de suite celui qui les a accompagnés. Celui qui, chemin faisant, leur a ouvert les yeux sur les Écritures : « il leur expliqua –nous dit Luc- ce qui était dit à son sujet dans l'ensemble des Écritures, en commençant par les livres de Moïse et en continuant par tous les livres des Prophètes. » (luc 24, 27).

Mais dès qu’il rompit le pain, ils prirent conscience que c’était bien Lui. À l’instant même « leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent ; mais il disparut de devant eux ».

Quand l’évangéliste écrit « leurs yeux s'ouvrirent », ce n’est pas pour nous dire qu’ils soulevèrent enfin leurs paupières ! pas du tout. On nous dit : « leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent »

Ils ne reconnurent pas jésus à son aspect, ils reconnurent Jésus en Vérité, ce qui est tout à fait différent ! Non pas un magicien, non pas un prestidigitateur, mais un être qui incarnait la Parole de Dieu.

Dans ce corps-là se manifestait Jésus à leurs yeux. Si bien que les pèlerins d’Emmaüs « se dirent l'un à l'autre : « N'y avait-il pas comme un feu qui brûlait au-dedans de nous quand il nous parlait en chemin et nous expliquait les Écritures ? » Visiblement, nos pauvres mots, nos pauvres paroles ont du mal à traduire ce qui se produit à ce moment-là, car ce ne sont pas des rêves mais c’est bien la vision de ce qui ne peut être vu que comme émanant d’une réalité « nouvelle » et « dernière ». En théologie nous disons réalité « nouvelle » et « dernière » de la fin des temps. Réalité de ce royaume annoncé par Jésus. Réalité du royaume du Père, comme il nous l’a fait connaître.

Dans ces visions, il y a réconciliation de ces deux réalités. Un Jésus incarné, mais cependant déjà mort et un Jésus Messie de la parole et de l’amour de Dieu.

Et il en est ainsi pour la transfiguration, avec cette dimension très importante de la « Lumière ». Jésus apparut « devant eux, son visage se mit à briller comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière. Moïse et Elie leur apparurent, qui s'entretenaient avec lui » Il s’agit bien encore là du Vrai Jésus. Celui qui accomplit la Parole de Dieu telle qu’elle a été révélée à Moïse. Et à l’occasion de cette vision, ces Paroles "nous" sont adressés : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je mets toute ma joie. Écoutez-le ! ». Un Jésus de filiation divine, mais qui à ce moment précis révèle qu’il est bien l’incarnation de la Lumière sur la Terre, un Jésus qui incarne la Lumière du Monde.

Confronté à cette vision, Pierre déraille quelque peu : Il ne retient que l’aspect temporel. Il oublie tout ce que ces paroles nous disent de l’invisible, du spirituel, de l’atemporel !

« Pierre dit alors à Jésus : « Seigneur, il est bon que nous soyons ici. Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. ». C’est à peu près tout ce qu’il ne fallait pas retenir. Certes, la réalité temporelle, la réalité historique on peut la saisir, la décortiquer, la mettre à nue, l’installer dans notre présent,

Mais la réalité transhistorique de ce dialogue intemporel entre Moïse, Elie et Jésus ; peut-on réellement la saisir ? De même, peut-on réellement saisir l’Esprit incarné en Jésus ? peut-on réellement le saisir ?

À ce moment de la prédication, on peut indiquer la signification du préfixe "trans" que vous avez entendu déjà plusieurs fois : transfiguration, transformation, transhistorique. Transhistorique par exemple veut dire : Qui dépasse le cadre de l'histoire. En fait, ce préfixe vient du latin trans, qui signifie au-delà, et qui exprime l'idée de changement, de traversée. Changement d'une figure, changement d'une forme, changement d'un aspect en un autre.

Lors de la transfiguration, Jésus rayonne, il illumine, il est lui-même Lumière. Et si Jésus est lumière, c’est qu’il incarne précisément la lumière crée par Dieu.

Soyons clairs, là encore, nous ne parlons pas de la lumière émanant du soleil par exemple. Non, il ne s’agit pas du tout de cela. Certes, la lumière du soleil nous éclaire matériellement mais ce n’est pas de cette lumière dont il est question dans la Bible ! Rappelons-nous les tout premiers versets de la Bible ; « Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut ». Voilà le tout premier acte créateur de Dieu, bien avant la création de tous les luminaires de la voûte céleste… Aussi, pouvons-nous dire si Jésus est « lumière », alors il est bien l’émanation de cette toute première création de Dieu. Évidemment, si Jésus est « lumière », cela transfigure la vision que nous pouvons avoir du personnage historique appelé Jésus.

Et cette vision-là nous la retrouvons dans l’Évangile de Jean. L’Évangile de Jean commence par les versets suivants :

La Parole était la vraie lumière, celle qui éclaire tout humain ; elle venait dans le monde. Elle était dans le monde, et le monde est venu à l'existence par elle, mais le monde ne l'a point connue. Elle est venue chez elle, et les siens ne l'ont pas accueillie.

Mais parfois, chers frères et sœurs, la lumière nous atteint : « la lumière, comme un jet unique traverse, se reflète, fait apercevoir, mais pour combien de temps ? » ** Encore faut-il d’abord dissiper la ténèbre du monde et de nos cœurs, tant elle est épaisse.

« Cette lumière n’a pas fait voir de façon claire, évidente, aveuglante que Jésus était bien le Messie, le Christ, le Rédempteur, Fils de Dieu et Fils de l’homme ensemble. Seule la réalité humaine, combien faiblement humaine, a été vue, parue certaine, dans notre nuit spirituelle. » **

Mais quelle clarté dans nos vies quand Jésus resplendit de Lumière ! et alors, nos yeux s’ouvrent à son mystère. Vous pensiez peut-être que j’allais dire que nos yeux s’ouvrent à la Vérité surnaturelle ! et bien Non, ils s’ouvrent au mystère de Dieu, En effet, aussi bien sur la montagne, lors de la transfiguration, que pour les pèlerins d’Emmaüs, à chaque fois, la réalité sensible s’efface brusquement.

Il en est de même pour Marie-Madeleine au tombeau qui reconnaît Jésus sous les traits du jardinier. « Jésus lui dit : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va dire à mes frères que je monte vers mon Père qui est aussi votre Père, vers mon Dieu qui est aussi votre Dieu. »» (Jean 20, 16-17)

En fait, la réalité visible, l’incarnation, voile en quelque sorte la Vérité. La Vérité ne relève pas de ces certitudes acquises par la vue de nos yeux de chair. La Vérité se reconnaît par et dans la Foi. C’est seulement par la Foi que nous verrons ce qui est caché derrière ce que voient nos yeux, au-delà de ce que nous voyons naturellement.

Au-delà de toute réalité visible, Jésus transfiguré, Jésus ressuscité, ouvre à ses disciples le chemin de la Foi. En effet, la Foi ne reposera jamais sur une certitude attestée par nos sens, et tout particulièrement attestée par notre vue. C’est le sens de la parole de Jésus à Thomas (en Jean 20, 28)

« Jésus lui dit : « C'est parce que tu m'as vu que tu as cru ? Heureux sont ceux qui croient sans m'avoir vu ».

Et bien sûr, face à ces visions et ces expériences, l’homme est particulièrement désarçonné, car l’irruption de ce qui nous est invisible dans notre propre champ de vision, cette concomitance du contemporain et de ce qu’on appelle la fin des temps est tout à fait inassimilable à un cerveau rationnel. Comme Pierre, comme Marie-Madeleine,

nous voulons retenir ce qui par essence est pur « Nouveau », est pur « Inattendu ».

Pur Nouveau, car « je fais toute chose Nouvelle » nous dit le Seigneur. Pur « inattendu », car « Pour ce qui est du jour et de l'heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul. » (Matthieu 24, 36) Et bien sûr que ce pur nouveau et ce pur inattendu, ne peuvent être compris sans la Foi et l’Espérance. Dans son Evangile tout entier centré sur la lumière, Jean résume sa théologie par ces mots : « La Parole est la vraie lumière. En venant dans le monde, elle éclaire tous les êtres humains. La Parole est devenue un homme, et il a habité parmi nous. Nous avons vu sa gloire. Cette gloire, il la reçoit du Père. C'est la gloire du Fils unique, plein d'amour et de vérité. » (Jean 1, 9 et 14)

« Cette Parole, la lumière en effet, éclaire à la fois l’homme et le monde, et le mystère de la vie, et celui de la relation à l’amour. » **

Il n’est pas question dans cette lumière d’une vue quelconque mais d’une révélation et une révélation de filiation dans la création : « La lumière première créature…. Aussi bien le Père est-il appelé : le « Père des lumières » et ceux qui reçoivent la parole révélée sont désignés comme des « enfants de lumière ». La lumière va du Père vers les enfants et ceux-ci deviennent porteurs de cette nouvelle création. » **

« Je suis la Lumière du monde » nous dit Jésus. (Jean 8, 12)
« Vous êtes la Lumière du monde » nous dit-il aussi (Matthieu 5, 14)
« C’est en tant qu’homme porteur de la parole de Vérité que Jésus et tous ceux qui la reçoivent deviennent lumière. » **

Donne-nous Seigneur de te connaître en vérité. Ton Fils est venu rayonnant de ta gloire, mais nous ne l’avons pas vu. Plein de lumière, il a vaincu les ténèbres de la Mort, mais nous ne l’avons pas cru. Il nous a ouvert les yeux et fais connaître Ta Grâce et ton Amour, mais nous avons préféré voir ailleurs. Enfin, Tu nous confies le soin de porter Ta Parole et Tu fais de nous des enfants de lumière. Mais nos préoccupations sont ailleurs.

Ô Seigneur viens au secours de notre manque de Foi. Viens au secours de notre manque d’Amour. Pardonne notre péché Seigneur.

Amen


** PS : (citations tirées de) "La parole humiliée" J. ELLUL –édition du Seuil- 1981 Textes : Genèse 12.1-4 2 Timothée 1. 8-10 Matthieu 17. 1-9